Interview de Thierry Breton dans le magazine Capital de février 2015

« Le patron d’Atos, numéro 5 mondial des services informatiques, a dirigé Thomson et France Télécom

En quoi le big data, le traitement des données numériques, va-t-il changer notre monde ?

C’est une révolution extraordinaire dont on ne perçoit que les débuts. Toutes les activités humaines sont concernées par la numérisation. Songez que, tous les dix-huit mois, nous produisons plus d’information que l’humanité a pu en générer depuis la nuit des temps. Ces données que l’on peut désormais stocker de façon quasi éternelle constituent une mine d’or si on sait les exploiter.

Concrètement, quels nouveaux services cette numérisation permet-elle ?

Atos modélise par exemple les crash-tests pour de grands constructeurs automobiles. Nous pouvons restituer de façon parfaite ce qui se passe en cas de choc. Evidemment à moindre coût. Nous réalisons aussi un suivi numérique des usines de Siemens, afin de modéliser leur fonctionnement, améliorer leur maintenance, anticiper le vieillissement d’une pièce dans une turbine à gaz… Dans la restauration, nous aidons McDonald’s à exploiter les informations contenues dans les tickets de caisse.

Cette révolution fait peur aussi. On se dit que toutes nos données peuvent être exploitées par n’importe qui…

Il faut créer des règles communes applicables en Europe. C’est ce que j’ai proposé à la Commission européenne avec Jim Snabe, l’ancien coprésident de SAP. L’idée serait d’harmoniser les règles de stockage et de protection des données au niveau de l’Union et de créer, pour commencer, un espace commun franco-allemand des données auquel d’autres pourraient se rallier progressivement. Il est souhaitable que les données des Européens soient traitées et stockées en Europe. C’est un formidable facteur d’innovation et, bien sûr, un élément de sécurité, y compris juridique.

Que vous inspire le piratage de Sony Pictures ou, en France, de TF1 ?

C’est le monde dans lequel nous vivons. Les systèmes d’information exigent de plus en plus de sécurité. Lors des derniers Jeux olympiques de Londres, dont Atos est le partenaire informatique, nous avons enregistré et déjoué près de 200 attaques ou incidents… par seconde ! Avec près de 3 000 experts spécialisés dans la cybersécurité, Atos s’est donné les moyens de répondre à ces nouveaux défis pour ses clients.

Atos est passé de 5 à 12 milliards d’euros de chiffre d’affaires en trois ans. La taille est-elle un élément décisif dans vos métiers ?

Oui, et pour trois raisons essentielles. Dans notre métier des services numériques aux entreprises, nous nous devons d’être mondiaux parce que nos clients le sont. L’acquisition de Siemens IT et de Bull en Europe, puis celle de Xerox ITO aux Etats-Unis, nous donnent cette dimension. Ensuite, il faut une taille critique pour accompagner le changement radical que représente le cloud computing dans la façon de servir nos clients. En mutualisant les capacités de stockage et de traitement des données, nous leur permettons de réaliser des économies considérables. Mais cela suppose que nous investissions toujours davantage pour porter, entretenir et faire évoluer ces infrastructures dans la durée et sur notre propre bilan comptable. Enfin, et c’est essentiel, il nous faut maîtriser l’ensemble des nouvelles technologies.

Vous allez faire une pause dans les acquisitions ?

Nous devons, par définition, être toujours en mouvement pour anticiper les évolutions. Le potentiel d’Atos est important, nous avons réalisé ces opérations sur nos fonds propres et le groupe n’a pas de dette. Atos emploie aujourd’hui près de 100 000 collaborateurs dans le monde, dégage un résultat d’exploitation de 7,5 à 8% selon le consensus actuel des analystes, contre 4,6% à mon arrivée.

Y a-t-il une méthode Breton pour réussir l’intégration d’une société rachetée ?

Le métier de patron ne s’improvise pas, il s’apprend dans la durée. J’ai beaucoup appris auprès du fondateur du Futuroscope, René Monory, et de Jean-Marie Descarpentries, ancien patron de Bull, dont j’ai été l’adjoint. J’ai retenu qu’il est toujours plus simple de définir une stratégie que de la mettre correctement en œuvre. De ce point de vue, la qualité et la rapidité d’exécution sont primordiales. La vitesse, la dynamique que l’on impulse permettent d’aligner toutes les parties prenantes, salariés, clients, actionnaires, vers un objectif commun. Dans cet esprit, chez Atos, une année, c’est six mois.

Cela veut dire quoi ?

Que la gestion s’exécute, bien entendu, sur une base de budgets ou d’objectifs annuels, mais qu’il faut, tous les six mois, être en capacité de les réajuster pour tenir compte d’imprévus, de contraintes économiques ou technologiques, ou de nouvelles opportunités.

Vous avez la réputation d’être un patron exigeant, voire presse-citron…

J’accepte bien volontiers la notion d’exigence. Pour le reste, je ne m’y reconnais pas. Mais vous savez, on apprend avec l’expérience qu’il faut avancer sans trop se soucier de ce que l’on dit de vous.

L’euro faible, c’est une bonne nouvelle pour la France et ses entreprises ?

Evidemment. On retrouver un niveau de parité avec le dollar, autour de 1,15 – 1,20, qui reflète les sous-jacents économiques. Mais il faut en relativiser l’impact : 65% de nos exportations se font dans la zone euro.

Et la chute des prix du pétrole, va-t-elle aussi stimuler l’économie ?

A ces niveaux de cours, pour les entreprises en France, ce sont 15 milliards d’euros qui vont être redistribués. C’est très positif. Paradoxalement, l’effet est plus faible qu’aux Etats-Unis, parce que le carburant supporte chez nous beaucoup plus de taxes et que le prix du baril est libellé dans une monnaie, le dollar, qui s’apprécie. Mais il ne faut pas croire aux baguettes magiques. Tout cela ne doit pas dispenser notre pays de mener les réformes structurelles dont il a besoin.

La loi Macron est une première étape, non ?

Tout ce qui contribue à moderniser notre économie va dans le bon sens, bien sûr. Mais la loi Macron ne dispensera pas la France d’un véritable aggiornamento sur le temps de travail, la retraite, la dépense publique. L’action politique peut être efficace. Encore faut-il avoir de la volonté, de la ténacité et de la continuité. »