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Thierry Breton était au sommet numérique de l'Union Européenne à Tallinn pour lancer des discussions, avec les grandes instances européennes, sur les projets futurs en matière d'innovation numérique afin que l'Europe soit toujours à la pointe des avancées technologiques et qu'elle joue, à l'échelle mondiale, un rôle de meneuse dans le domaine du numérique dans les années à venir. 


Thierry Breton, invité dans l'Émission Politique

Thierry Breton était l'invité inattendu dans l'Émission Politique avec le Premier Ministre, Édouard Philippe, pour débattre sur le sujet de la dette.


Le pari quantique de Thierry Breton

Rien ne sera plus jamais comme avant. Avec le quantique, l’informatique entre dans une nouvelle dimension, qui va rebattre les cartes de l’intelligence artificielle, de la cybersécurité, de la médecine. C’est aussi un enjeu de souveraineté économique. Les Américains et les Chinois investissent massivement dans le quantique et l’Europe a aussi son mot à dire, estime Thierry Breton, PDG d’Atos, un des leaders mondiaux de la transformation numérique. Le 4 juillet, il a présenté le simulateur de calcul quantique le plus puissant du monde. Entretien

 

Mais qu’est-ce qu’un ordinateur quantique ?

Sans remonter aux origines, chaque période de l’histoire de l’humanité a vu la technologie dominante du moment déterminer un certain rapport de l’homme au monde. Mon arrière-grand-père a connu la machine à vapeur. Mon grand-père, l’apparition de l’électricité. Mon père a vécu l’essor du nucléaire. Aujourd’hui, avec la numérisation, notre génération utilise des ordinateurs fondés sur les lois fondamentales de la physique classique et macroscopique issues par exemple, et pour résumer, des travaux de Turing et de Von Neumann, qui traitent l’information – les « bits » –, sous forme de 0 ou de 1. Or, nous sommes entrés dans un monde nouveau, celui de l’explosion des données, de l’Internet, des objets connectés, de l’intelligence artificielle... Toujours et toujours plus d’informations. Toujours et toujours plus de puissance de calcul. Et c’est ici que les lois de la physique quantique, traitant du monde subatomique, nous ouvrent un nouvel horizon à conquérir. L’ordinateur quantique qui, lui, traitera l’information sous forme de bits quantiques – les « Qubits » – dont la valeur est déterminée par la superposition de 0 et de 1, offrira des capacités et des puissances de calcul absolument hors du commun. En changeant totalement d’échelle et de référentiel, les applications de la physique quantique nous donneront une nouvelle façon et de nouveaux moyens d’appréhender notre monde.

 

Pour l’homme, c’est une véritable révolution…

On a encore du mal à imaginer à quel point. La physique quantique, qui nous a déjà donnés le laser, l’IRM, les transistors, le GPS, la supraconductivité, va nous permettre d’aller encore beaucoup plus loin dans un grand nombre de champs. Par exemple dans le médical, à travers l’exploitation immédiate du génome et le dépistage précoce des maladies. Autre exemple : d’ici à quelques années, le GPS atteindra une précision inédite, jusqu’à 0,3 millimètre, avec toutes les applications que l’on peut imaginer en balistique, climatologie, géologie, sismographie, notamment aussi pour analyser la fonte des glaces, la dérive des continents ; ou encore pour la surveillance de la résistance des grands ouvrages, gratte-ciels, ponts, voies de communication, etc. La lecture ultra fine des variations de champs gravitationnels va permettre une meilleure représentation des sous-sols, ce qui sera utile dans la recherche des matières premières bien sûr, mais aussi pour la préparation des chantiers de travaux publics ; voire l’exploration de vestiges de l’humanité enfouis, comme les catacombes ou les grandes nécropoles… Bref, la physique quantique repousse les limites. En particulier en informatique, via l’ordinateur quantique.

 

Quel en a été le moteur?

La loi de Moore, énoncée en 1965 par le cofondateur d’Intel, Gordon Moore, selon laquelle on doublait tous les 18 mois le nombre de transistors intégrés sur les puces de silicium, touche à sa fin. Or, la course à la puissance de calcul et à la miniaturisation répond à un besoin vital. Toutes les nouvelles applications requièrent encore et toujours plus de puissance. A titre d'exemple, savez-vous qu’un avion connecté nécessite 5 terraoctets (5000 milliards) de données par jour. Pour atteindre les niveaux d’intégration requis pour traiter ces données, il nous faut graver les puces de silicium à 10 voire 5 nanomètres, c’est-à-dire des canaux d’une largeur de quelques atomes à peine. A ce niveau-là, et alors que nous sommes aux limites de ce que l’on sait faire dans la physique classique, les effets quantiques commencent à se faire ressentir. Le Nobel américain Richard Feynman a été le premier à concevoir ce que pourrait être un ordinateur quantique dans ce nouvel univers.

 

Cette découverte vous fascine…

Derrière les découvertes scientifiques, il y a d’abord des hommes exceptionnels et c’est aussi l’aventure européenne qui me fascine. Dès le début du siècle dernier, c’est en effet une poignée de jeunes scientifiques européens, à peine trentenaires, les Allemands Albert Einstein et Werner Heisenberg, les Autrichiens Wolfgang Pauli et Erwin Schrödinger, le Français Louis de Broglie et quelques autres qui ont conçu les bases de la mécanique quantique régissant le monde subatomique. Souvent contre-intuitives, leurs découvertes permettent d’appréhender une grande partie du monde d’aujourd’hui. En l’occurrence, c’est sur elles que se fondent les Qubits de l’ordinateur quantique.

 

La mise au point de ces fameux Qubits  est-elle compliquée ?

Oui, très complexe. Car pour préserver les effets quantiques, il ne faut pas d’interactions avec le monde extérieur. Sinon, il y a décohérence. Comment y parvenir ? La plupart des chercheurs travaillent à des températures très proches du zéro absolu (-273,15°). C’est le cas des équipes de Daniel Esteve, directeur de recherche au CEA, avec qui nous collaborons. Tant qu’il n’y a pas de décohérence, les Qubits préservent l’intégralité de leurs états superposés qui procurent à l’ordinateur quantique une capacité de calcul exponentielle.

 

C’est donc à terme l’arrivée d’une machine magique qui pourra faire fonctionner des algorithmes surpuissants…

Ce n’est pas de la magie mais de la science ! J’aime citer l’algorithme de Grover qui, adapté aux ordinateurs quantiques, permet de retrouver une information avec une incroyable précision. Imaginez par exemple qu’on pourrait, un jour, retrouver quasi-instantanément une information particulière sur les 40 zettabytes – c’est-à-dire les 40000 milliards de milliards –de données que générera l’humanité en 2020.  À titre de comparaison, cela voudrait donc dire qu’on serait capable de retrouver immédiatement un grain de sable particulier sur les 40 zetta grains de sables que compte la Terre, alors qu’il faudrait des milliers et des milliers d’heures pour y arriver avec un ordinateur classique.

 

Peut-on imaginer avoir un jour un ordinateur quantique dans chaque foyer ?

Ce n’est pas pour demain ! Pour un ordinateur généraliste totalement quantique, dans 20 ans, dans 30 ans, peut-être avant... ? Nul ne peut le dire. Chez Atos, en revanche, nous estimons possible, avec notre comité scientifique composé des meilleurs spécialistes mondiaux, comme le Nobel français de physique Serge Haroche ou Alain Aspect qui a mis en évidence l’intrication quantique, de réaliser des accélérateurs quantiques dans la décennie. Accolés à des supercalculateurs classiques, ces accélérateurs permettront de propulser massivement des algorithmes quantiques qui doperont les machines traditionnelles.

 

Découvrir la suite de l’entretien sur le site du Point 


Ordinateur quantique : le rêve commence à prendre forme

L’ordinateur quantique, un nouveau type d’ordinateur hyper puissant qui pourrait résoudre toutes sortes de problèmes, commence peu à peu à voir le jour.

C’est comme si on inventait un moteur de voiture totalement différent de ce qui existe aujourd’hui au lieu d’améliorer sans cesse l’existant. L’ordinateur quantique, c’est le rêve des informaticiens depuis les années 80. Un type de machine censé fonctionner selon une logique différente des ordinateurs actuels.

Une nouvelle informatique

Au lieu de la traditionnelle unité binaire bit, dont la valeur est soit 0 soit 1, un bit quantique, appelé qubit, peut avoir toutes sortes d’états, y compris 0 et 1 à la fois sur plusieurs niveaux. Tout un programme… Ainsi, un ordinateur quantique à quatre qbits calculera 16 fois plus vite qu’un ordinateur classique à quatre bits et ainsi de suite. Cela doit permettre d’effectuer des calculs encore plus complexes dans les domaines de la biologie, la chimie, la météo, la finance, etc.

Des avancées concrètes

IBM a développé un ordinateur quantique de cinq qubits. Google, à travers sa filiale D-Wave, assure travailler sur une machine de 20 qubits (mais qui ne permet d’effectuer qu’un certain type de calculs bien spécifiques). Dernière annonce en date : le Français ATOS a présenté en début de semaine un ordinateur hyper puissant qui n’est pas quantique mais qui simule le fonctionnement d’une machine quantique d’une puissance de 30 à 40 qubits et qui doit permettre de tester des algorithmes quantiques.

Une compétition internationale

On assiste donc à une véritable compétition entre les États-Unis, l’Europe et aussi la Chine. Ce pays possède actuellement le plus gros ordinateur traditionnel de la planète, le TaihuLight (Lumière du soleil), fabriqué avec des composants 100 % chinois. Les Chinois travaillent aussi sur un ordinateur quantique basé sur l'intrication de photons, un procédé considéré comme un moyen simple de créer des machines quantiques. Ainsi, la Chine pourrait être le pays qui créera en premier l’ordinateur quantique le plus puissant du monde.


Atos dévoile son premier simulateur quantique

Le groupe français est le seul européen en lice dans la course quantique. Avant l’arrivée d’un ordinateur quantique, il veut développer les logiciels

Mardi midi, dans la salle d'exposition du Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, à côté de l'estrade, un grand voile blanc monte jusqu'au plafond. Au signal de Thierry Breton, le drap tombe. « Et voilà la machine », lâche le patron d'Atos, pas mécontent de son effet. Car ce n'est pas un tableau ou une sculpture qui est dévoilée à la centaine de personnes présentes, mais une petite armoire de calcul, avec ses trois racks de serveurs comme on en trouve dans tous les datacenters du monde.

Sauf que cet équipement est unique en son genre. Baptisé « Quantum Learning Machine » (QLM) par Atos, il s'agit d'un simulateur quantique. En clair, d'un puissant ordinateur tout ce qu'il y a de plus classique, mais capable de reproduire virtuellement le fonctionnement d'un ordinateur quantique, ces machines futuristes qui ne verront pas le jour avant de nombreuses années mais qui sont annoncées comme une révolution dans le monde de l'informatique.

Avec son QLM, Atos dit être en mesure de reproduire le fonctionnement d'un ordinateur quantique de 30 à 40 qubits (l'équivalent en informatique quantique des bits traditionnels, mais qui profitent de deux spécificités de la physique de l'infiniment petit - la superposition d'états et l'intrication - pour démultiplier la force de calcul). « C'est le premier simulateur quantique commercial au monde et certainement de très loin le plus puissant et le plus performant », s'est félicité Thierry Breton, faisant remarquer au passage à l'assistance que Daniel Estève, le directeur de recherche au CEA et spécialiste reconnu du sujet, assis à quelques mètres de là, opine de la tête.

100.000 euros la machine

Compacte, la machine d'Atos sera proposée « à un prix volontairement très accessible », selon l'industriel. Il faudra compter 100.000 euros tout de même pour simuler 30 qubits, et plus d'un million d'euros pour monter jusqu'à 40 qubits. A ce tarif, ce n'est bien sûr pas le grand public qui est visé, mais essentiellement les universités et les laboratoires de recherche. Au lieu d'attendre patiemment l'arrivée des ordinateurs quantiques, Atos leur propose de se doter de son QLM pour commencer dès aujourd'hui à travailler sur des programmes informatiques quantiques, à les tester et à les optimiser.

Ces algorithmes quantiques ne sont pas inconnus : depuis trente ans que les chercheurs travaillent sur le sujet, ils en ont déjà défini 240, dont les plus connus sont celui de Grover pour accélérer significativement les recherches dans une base de données quantique et celui de Shor pour casser les clefs de chiffrement asymétriques qui protègent aujourd'hui toutes nos communications électroniques.

Mais le terrain de jeu est immense et avant de pouvoir en profiter, les développeurs doivent apprendre à programmer de manière radicalement différente. Pour leur faciliter la tâche, Atos met à leur disposition un nouveau langage : aQasm (pour Atos quantum assembly langage). Avec cette brique élémentaire - qui sera interopérable avec les environnements de développement quantique de Microsoft (Liquid) ou de Google (Playground) - il est possible d'écrire ses premiers programmes quantiques et de les faire tourner sur QLM avec l'assurance que, le jour où un véritable ordinateur quantique sera disponible, il fonctionnera avec la même aisance.

Trois autres axes

« A côté de la simulation quantique, nous travaillons également sur trois autres axes », ajoute Philippe Duluc, directeur technique des activités Big Data et Sécurité d'Atos « d'abord sur des programmes de chiffrement qui pourront résister à des attaques quantiques. Ensuite sur le développement d'algorithmes quantiques pour faire du machine learning. Et enfin, sur le développement avec nos partenaires académiques d'accélérateurs - et un jour d'ordinateurs - quantiques ».

Sur ce dernier point, Atos est cependant très clair : le groupe ne développe pas son propre ordinateur quantique, contrairement à IBM, Microsoft ou Google. « Il est trop tôt, nous en sommes à la phase de R&D. Mais le jour où il faudra passer à la phase industrielle, bien sûr qu'Atos sera présent », assure Thierry Breton. Ce jour-là, le groupe compte bien avoir pris de l'avance sur la partie logicielle.

Sébastien Dumoulin

Thierry Breton face aux entrepreneurs

A la tête d’Atos, géant de l’informatique coté au CAC40, Thierry Breton a accepté de partager sa vision de l’entreprise et de la révolution numérique avec quatre entrepreneurs.

Dix ans après avoir quitté Bercy, Thierry Breton a toujours un agenda de ministre ! Le PDG d'Atos, qui pèse 12 MdsEUR de chiffre d'affaires et dont les 100 000 collaborateurs accompagnent entreprises et Etats dans leur transformation numérique, devait se rendre à VivaTech, l'évènement high-tech qui vient de se tenir à Paris. Rendez-vous avait été pris avec « Le Parisien-Aujourd'hui en France Eco », mais c'est finalement au siège d'Atos, à Bezons (Val-d'Oise), que le spécialiste du redressement de fleurons tricolores, de Thomson à France Télécom, a fait face aux entrepreneurs, juste avant de sauter dans un avion pour les Etats-Unis.

Dans son bureau, au 7e étage avec vue sur la Seine et les tours de La Défense, plusieurs objets attirent l'oeil : des clichés de Thierry Breton aux côtés de Jacques Chirac ou François Hollande, une météorite datant de la création du système solaire et une collection de trilobites, des fossiles vieux de centaines de millions d'années. Les quatre entrepreneurs, Jasmine, Elisabeth et Jérôme, branchés numérique, et Sébastien, dont le groupe industriel s'est bâti en redressant plusieurs PME, se sont laissé guider par l'ex-prof d'économie à Harvard, une prestigieuse université américaine. Affable et parfois taquin, notamment avec la benjamine Jasmine dont il connaissait le parcours, le patron du CAC 40 a livré, pendant une heure et demi, conseils et anecdotes. De ses premiers pas au contrat de travail de demain.

 

«La rupture : la capacité de stocker un nombre incalculable d'informations»

 

Jérôme Laplace. Quand avez-vous senti que le numérique serait une révolution ?

Thierry Breton. En 1981. J'avais 26 ans, j'étais à New York (Etats-Unis) et j'avais créé ma première société de logiciels, notamment en sécurité bancaire. Internet n'était pas là mais les risques informatiques existaient. Il était difficile de le faire comprendre à mes clients. J'ai donc décidé d'écrire avec un de mes amis un roman-fiction à suspense. « Softwar » (Ed. Robert Laffont), guerre douce en français, fut un best-seller en 1984. J'imaginais comment les Etats-Unis précipitaient la chute de l'empire soviétique en piégeant les systèmes informatiques.

Vous êtes visionnaire...

Ce qui m'intéresse, c'est surtout de me projeter et d'anticiper comment les technologies vont contribuer à changer la vie. Aujourd'hui, le numérique est la technologie dominante. Demain ce sera peut-être autre chose, comme la révolution quantique (NDLR : qui donnera aux ordinateurs des capacités jamais vues).

 

Jasmine Anteunis. Quid de l'intelligence artificielle ?

La vraie rupture aujourd'hui, c'est la capacité de stocker un nombre incalculable d'informations de façon durable. Tous les 18 mois, l'humanité multiplie par deux le nombre d'informations créées depuis la nuit des temps jusqu'à ce jour. Qu'en fait-on ? C'est là qu'intervient l'intelligence artificielle. On crée aujourd'hui des algorithmes pour essayer d'extraire l'information sur un sujet précis, la comparer, puis la traiter. Ces logiciels analysent des milliards de données pour les insérer dans des robots qui deviennent plus intelligents. On est dans cette première phase.

 

Sébastien Wolff. Si on imagine le salon VivaTech, qui vient de se dérouler, dans dix ans, qu'y verrait-on ?

Les premières applications grand public issues de la physique quantique, comme la géolocalisation millimétrique, les capteurs microscopiques au niveau moléculaire ou la cartographie fine des sous-sols. Beaucoup de start-up vont naître autour de l'exploration du sous-sol. Un nouveau continent s'ouvre à nous. Aux jeunes ingénieurs et entrepreneurs de le conquérir.

 

«Bâtir en France un écosystème pour créer des acteurs mondiaux du numérique»

 

Elisabeth Moreno. Pourquoi manquons-nous toujours de femmes dans les métiers technologiques ?

Thierry Breton. Chez Atos, nous employons 30 000 femmes (NDLR : 30 % des effectifs). Ce n'est pas assez. J'encourage les jeunes à faire des études scientifiques, en particulier les filles. Je ne sais pas si les réticences sont culturelles mais elles sont tenaces. Ce sont des métiers d'avenir et nous allons embaucher entre 10 000 et 15 000 ingénieurs cette année.

 

Avez-vous développé des pratiques pour favoriser la mixité ?

J'ai voulu me projeter à 10, 20 ou 30 ans et voir où seront les compétences. L'Afrique va connaître une très forte explosion démographique. C'est le continent du XXI e siècle. On a décidé de lancer des pôles de développement de compétences, au Sénégal pour commencer, où l'on a près de 400 ingénieurs avec un objectif de 2 000. A ma grande satisfaction, j'y vois de plus en plus de jeunes filles.

 

Sébastien Wolff. La France manque de développeurs. Quelles mesures le gouvernement et les acteurs privés doivent-ils prendre pour y remédier ?

Il y a des initiatives formidables prises par des acteurs privés comme Xavier Niel avec l'Ecole 42 (NDLR : où les futurs développeurs sont sélectionnés sans critère de niveau d'études). Les universités doivent également mieux expliquer le rôle et l'intérêt des développeurs. C'est un métier de défricheur. Surtout face aux nouveaux développements des futurs ordinateurs quantiques. Atos révélera dans quelques semaines la première machine qui va simuler les caractéristiques de ces appareils ultrapuissants, dont la fabrication est encore trop complexe. Cela va permettre à toute une nouvelle génération de se familiariser avec ces nouveaux langages qu'il nous faudra développer.

 

Jasmine Anteunis. Qu'est-ce que les étudiants de l'Ecole 42, dont la formation s'appuie sur l'autonomie et les projets, peuvent apporter aux grandes entreprises ?

Quand j'embauche quelqu'un, je demande rarement sa formation. Ce qui m'intéresse, c'est de voir la passion du candidat. Evidemment, il faut avoir une solide base technique et l'Ecole 42 la donne.

 

Jérôme Laplace. De plus en plus d'étudiants choisissent d'entreprendre ou de rejoindre des start-up. Comment les entreprises peuvent-elles les attirer ?

Aujourd'hui, il est possible d'être chanteur d'opéra le soir, coach de gym le matin et développeur l'après-midi. De plus en plus de jeunes nous disent vouloir un contrat lié à un projet précis, sur une période donnée. C'est une révolution pour les entreprises. Nous devons être capables d'offrir des contrats juridiques conformes à la législation du travail et adaptés à des projets sur des temps courts.

 

Elisabeth Moreno. Pourquoi n'y a-t-il pas de Google, Apple, Facebook ou Amazon en France ?

Il n'y a pas d'infrastructure économique permettant de financer des entreprises qui vont perdre de l'argent, et souvent pendant longtemps. Regardez Amazon, qui commence à peine à en gagner. Pas sur son métier de base, mais sur le cloud. Uber perd des milliards par an. A l'exception d'Apple, tous ces GAFA (NDLR : les géants américains Google, Apple, Facebook, Amazon) ont commencé par perdre beaucoup d'argent. Il faut bâtir en France et en Europe un écosystème approprié à ce temps long, nécessaire pour créer des acteurs mondiaux dans le numérique.

 

«Le temps, denrée rare chez les entrepreneurs»

 

Jérôme Laplace. Comment passer le cap de la start-up pour devenir une PME ou une ETI ?

Thierry Breton. Il faut être tenace. Les deux premières années, en début de carrière, après avoir créé mon entreprise, j'avais le sentiment d'avoir la tête sous l'eau. Ensuite, ça allait mieux. Il faut avancer en étant proche des clients, les comprendre. Si vos services et produits correspondent au marché que vous avez trouvé, les clients sont fidèles et les investisseurs arrivent.

 

Atos s'est rapproché de Siemens. Pourquoi cette coopération ?

Quand je suis devenu PDG d'Atos, je pensais qu'il manquait en Europe un acteur de taille mondiale qui accompagne les entreprises dans leur transformation numérique. Il fallait le bâtir avec les Allemands. Je suis donc allé voir Siemens, dont nous avons repris 28 000 ingénieurs. C'est la plus grosse opération franco-allemande depuis Airbus (NDLR : 1970). On a atteint l'objectif d'être numéro un en Europe, en transition numérique et en cybersécurité.

 

Sébastien Wolff. Atos vient de faire son entrée au CAC 40. Ça change quoi ?

Vous gagnez en visibilité en France et élargissez votre base d'investisseurs.

 

Jasmine Anteunis. Quels sont les atouts de la collaboration entre grands groupes et start-up ?

Dans une start-up, le sentiment d'incertitude est le moteur. S'adosser à un grand groupe, c'est souvent essayer de limiter les risques. Or, il n'y a que vous qui pouvez apporter de la sécurité à votre start-up, en la développant. S'il s'agit juste de réduire les risques en ouvrant son capital à un grand groupe, bien souvent ça ne marche pas. En revanche, si le grand groupe et ses clients deviennent vos clients, c'est mutuellement bénéficiaire.

 

Sébastien Wolff. Vous avez mené beaucoup d'opérations d'acquisitions. Quelle est la recette pour redresser les entreprises ?

Il faut en tout cas toujours avoir une vision, la partager et créer rapidement une équipe. Aller vite aussi. Le temps, c'est la denrée la plus rare chez les entrepreneurs. La clé du redressement, c'est ce sentiment d'urgence. Le patron doit maîtriser le temps long, nécessaire aux salariés, aux clients, aux actionnaires, et le temps court, celui de l'exécution qui suppose une vigilance de chaque instant.

 

«Il ne faut surtout pas toucher au gouvernement»

 

Jérôme Laplace. Thierry Breton l'entrepreneur et le chef d'entreprise sont-ils les mêmes ?

Je ne vois pas de différences et il ne faut pas qu'il y en ait. Pour diriger une entreprise de 10, 100, 1 000 ou 100 000 personnes, il faut les mêmes qualités, les mêmes valeurs, le même engagement, mettre les mains dans le cambouis, ne pas déléguer, s'intéresser à tout. Il n'y a pas de petits sujets. Il faut une grande humilité.

 

Elisabeth Moreno. Seriez-vous prêt à faire votre entrée au gouvernement ?

J'ai soutenu Emmanuel Macron avant le premier tour parce que j'estimais que c'était lui dont le pays avait besoin. L'image de la France a formidablement changé. Il a formé un gouvernement parfaitement équilibré, qu'il ne faut surtout pas toucher : autant de femmes que d'hommes, des personnalités de droite, de gauche et du centre, des individualités de la société civile ou non. Pour reprendre l'image d'un journaliste, il correspond à une symétrie digne d'un jardin Le Nôtre.


C'est l'heure de vérité pour le gouvernement et pour Emmanuel Macron

Thierry Breton, PDG d'Atos et ancien ministre de l'Économie, était l'invité de Fabien Namias.