Le PDG d’Atos explique comment l’Europe doit s’organiser pour gagner la bataille de l’intelligence artificielle.

 

Thierry Breton salue le rapport Villani, mais estime que l’avenir sur l’intelligence artificielle se joue à l’échelle européenne. L’ancien ministre de l’Économie n’est pas tendre avec les géants américains du numérique : « Ne surestimons pas ces entreprises. »

LE FIGARO. – L’exécutif, sur la base du rapport de Cédric Villani, s’est emparé du sujet de l’intelligence artificielle. La mobilisation est-elle à la hauteur de l’enjeu ?

Thierry BRETON. – Cédric Villani a rédigé un rapport de qualité, qui couvre bien les problématiques soulevées par l’intelligence artificielle. Pour ma part, j’insisterais sur trois enjeux déterminants : l’indispensable maîtrise de nos données personnelles et industrielles ; la capacité à développer les « systèmes apprenants » et nouveaux algorithmes ; et la nécessité d’avoir les infrastructures académiques et aussi informatiques adaptées. L’intelligence artificielle, dans sa phase d’apprentissage, nécessite en effet une puissance de calcul considérable. Sans cela, sans supercalculateurs européens, sans microprocesseurs spécifiques, tous les discours légitimes sur notre souveraineté numérique resteront vains.

La France a-t-elle les moyens de son ambition ?

Oui. Nous avons en France les compétences et la formation. Mais les moyens à mobiliser sont tels qu’il ne peut y avoir de réponse qu’européenne. Quels sont les grands acteurs de l’intelligence artificielle ? Les États-Unis, la Chine et le Japon. Les deux premiers, surtout, ont deux atouts essentiels : ce sont des marchés unifiés des données, et ils maîtrisent leur puissance de calcul.

L’Europe en revanche reste un marché fragmenté, et la filière industrielle reste à construire. Atos est aujourd’hui le seul acteur de rang mondial à fabriquer des supercalculateurs en Europe, mais le continent doit renforcer sa maîtrise des microprocesseurs. Seuls ou en partenariat, c’est un train que nous ne pouvons absolument pas rater.

Qu’entendez-vous par la création d’un marché unifié des données ?

Les données sont la matière première de l’intelligence artificielle. Il s’agit d’une ressource critique. Dans cet univers, c’est le volume qui est important. Le marché européen est l’échelle pertinente pour créer un marché unifié, un espace de confiance strictement encadré. La réglementation européenne sur la protection des données personnelles (RGPD) va dans le bon sens, mais il faut aller plus loin et exiger que les données européennes soient stockées, processées et traitées en Europe, selon des modalités que l’Europe aura fixées. Autrement dit : il faut structurer l’espace informationnel, comme on a organisé par le passé l’espace territorial, l’espace maritime et l’espace aé-rien. Les Gafa ont tenté de faire du numérique un « no man’s land » dont ils écriraient la loi. C’est terminé.

Il est temps de relocaliser cet espace informationnel en optant pour un traitement de nos données sur le sol européen. Ceci va devenir particulièrement critique pour les données industrielles, notamment dans le cadre du développement des outils d’intelligence artificielle de l’industrie 4.0, comme nous le faisons chez Atos, avec Siemens et la plateforme Mindsphere/Codex. C’est un enjeu crucial de compétitivité.

On ne va pas bouter les Gafa hors d’Europe !

Non, bien sûr ! On ne va pas tout réinventer, mais rétablir une territorialité des données en entrant dans une logique de partenariat avec les Gafa qui le voudront selon des règles qui sont les nôtres. Par des collaborations, les acteurs européens peuvent être le filtre de confiance et d’accès à notre marché, le « dernier kilomètre » de la chaîne numérique. Quelles que soient les modalités, c’est en tout cas aux Gafa de s’adapter à nos règles, pas l’inverse. Il faut les faire « réatterrir ». Et puis ne surestimons pas ces entreprises. Leur réussite mérite l’admiration, mais leur force est surtout le fruit d’un effet de taille. Beaucoup d’innovations du numérique sont nées en Europe ou du moins de cerveaux européens, et singulièrement français. Et c’est aujourd’hui notre continent qui, en matière de protection des données, donne le ton.

 

Que vous inspire à cet égard le scandale Cambridge Analytica qui éclabousse Facebook ?

Cette affaire est grave. C’est un tournant. Elle a le mérite de nous rappeler, à tous et peut-être surtout à nos enfants et adolescents, quelques vérités. Quand nous livrons une partie de notre vie aux réseaux sociaux, cette trace risque d’être indélébile, à jamais. Rien ni personne ne donne aujourd’hui de garantie absolue sur ces réseaux en matière d’accès à vos données.

Je le répète, il faut opter pour une localisation des données européennes sur le sol européen, là où le droit européen est applicable. Je comprends par ailleurs que Google s’apprête à faire évoluer ses pratiques pour étendre les recommandations du règlement européen au niveau mondial ; contrairement à Face-book qui semble vouloir en rester au strict minimum. Les consommateurs apprécieront.

Que pensez-vous de l’idée d’une patrimonialité des données, de la possibilité pour chacun d’en être le propriétaire et potentiellement le vendeur ?

Demandez à une entreprise ce qu’elle en pense, et elle répondra positivement. Il y a en tout cas toute une éducation à faire pour que chacun ait conscience que sa trace informationnelle lui appartient et aussi qu’il en est responsable.

Le chef de l’État se mobilise pour l’intelligence artificielle et dans le même temps les cheminots s’opposent aux réformes et se mettent en grève. Ne redoutez-vous pas que la grogne sociale douche les velléités réformatrices d’Emmanuel Macron ?

La réforme du statut des cheminots est un passage obligé. Il faut la faire dans l’intérêt des agents, des usagers et aussi de l’entreprise. Pour y parvenir, il faut faire preuve de pédagogie, de respect des personnes et de leurs situations. Et c’est précisément la démarche du gouvernement sur cette réforme sensible. Évidemment, il va y avoir de l’obstruction, mais je suis convaincu que le gouvernement avancera parce qu’il saura écouter et respecter chacun. Le plus important reste la pédagogie car cette réforme est juste et nécessaire.