«Il aimait surtout l’entreprise parce que c’était une communauté d’hommes»: ceux qui ont pratiqué Jacques Chirac décrivent un responsable pragmatique, dont la politique économique a multiplié les grands écarts.

Difficile de classer Jacques Chirac en terme de doctrine économique. Partisan d’une politique de relance pour faire face au premier choc pétrolier de 1973, alors qu’il est Premier ministre de Valéry Giscard d’Estaing, il regarde vers Ronald Reagan et Margaret Thatcher lorsqu’il est le premier Premier ministre de cohabitation sous François Mitterrand (1986-88), décidant de privatisations massives (Société Générale, Matra, Havas, TF1…).

Il est élu président sur le thème de la «fracture sociale», par flair mais aussi, selon son ami Thierry Breton, «parce que l’essentiel pour lui était d’essayer de préserver le lien social», explique à l’AFP le PDG d’Atos. Mais six mois après son élection, en octobre 1995, la ligne «gaulliste sociale» est balayée par «le tournant de la rigueur».

Au pouvoir, «il faut avoir des convictions, mais il faut être pragmatique», explique Pierre-André Périssol, président de Moulins Communauté (Allier) et ancien ministre du Logement.

– Objectif «baisse du chômage» –

Des convictions, Chirac? «Un des éléments qui le choquait le plus, c’était le taux de chômage auquel on était arrivé en France. Il le trouvait insupportable et ça le touchait très profondément», assure Thierry Breton. A celui qu’il nomme ministre de l’Economie en 2005, Chirac dresse cette feuille de route: «il faut absolument que cette deuxième partie de quinquennat soit celle de la baisse du chômage».

Sur ce plan, le bilan est plutôt positif: en 1995, la France compte 11,3% de chômeurs, connaît un pic à 12,2% en 1997, puis une décrue en décembre 2006 à 8,6%, le meilleur taux depuis juin 2001.

En outre, «il savait sortir des sentiers qu’on croyait battus», estime Pierre-André Périssol, ministre du Logement de 1995 à 1997. A son arrivée au pouvoir, «la France connaissait une grave crise du logement», rappelle-t-il. «Je lui proposais des choses entièrement nouvelles, comme le prêt à taux zéro. On voulait que l’accession à la propriété soit possible pour des ménages à partir de 1,5 SMIC, c’était à l’époque hors de tous les schémas de pensée et, tout de suite, il a adhéré».

Autre principe cardinal: «un sens aigu de l’intérêt national», selon les termes de Noël Forgeard, conseiller pour les affaires industrielles à Matignon dans les années 1980, et dirigeant d’Airbus puis d’EADS de 1998 à 2005.

– Distance avec le patronat –

«En matière d’entreprise, c’était quelqu’un qui réagissait de manière globale intuitive et politique», poursuit Noël Forgeard. «Il fallait lui faire des synthèses des dossiers, mais au fond, c’était la vision qu’il avait qui important à ses yeux».

«Il était très impliqué sur la scène internationale, avec cette image un peu gaulliste du rôle de la France dans toute son appréciation», abonde Thierry Breton, évoquant un «amour de l’aspect industriel, du savoir-faire français, dont il était un des meilleurs défenseurs».

En revanche, malgré sa grande proximité avec l’ancien patron du groupe de luxe Kering François Pinault, il «n’entretenait pas une relation très étroite avec le monde patronal», note le PDG d’Atos, évoquant «une relation un peu distanciée avec le monde de l’entreprise».

Une image de cette distance: la passe d’armes en 2006 avec le patron des patrons européens, Ernest-Antoine Seillière, qui avait choisi de parler en anglais, «la langue de l’entreprise», lors d’une réunion de travail à Bruxelles. Chirac, «profondément choqué», avait quitté la salle pour marquer sa désapprobation.

«Ce n’était pas son monde», acquiesce Henri Lachmann, ancien PDG de Schneider Electric (1999-2005). Qui se rappelle aussi d’un président qui «ne comprenait pas grand chose à l’entreprise, ne savait pas comment ça fonctionnait». Mais avec qui les relations étaient toujours amicales et qui voyait surtout en l’entreprise «une communauté d’hommes». «Cet aspect-là, oui, il aimait bien».

 

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