Interview de Thierry Breton, PDG d’Atos  par Luc Bretones, président de l’Institut G9+

A la fin du mois, l’Institut G9+, think tank numérique fédérant 24 communautés de diplômés des grandes écoles et universités, lancera avec ses partenaires Roland Berger et Croissance+, ainsi que d’autres en relais, une large consultation franco-allemande sur la plateforme Make.org autour de la question du “scale-up” ou de l’hyper croissance de champions du numérique, que beaucoup appellent de leurs vœux en Europe. Voilà le cadre de cette interview, qui vise à donner aux contributeurs une amorce de débat et de réflexion.

 

Luc Bretones : tout d’abord, pouvez-vous nous dire de quelle manière votre entreprise et vous-même êtes acteurs de l’innovation en particulier dans les domaines de l’intelligence artificielle et la data d’une part, l’industrie 4.0 de l’autre ? Identifiez-vous d’autres domaines clefs ?

Thierry Breton : Chez Atos, linnovation est évidemment au cœur de notre activité et elle n’a jamais été aussi importante à nos yeux. Notre objectif est d’offrir les meilleurs atouts de l’informatique afin de créer de la valeur pour notre entreprise et pour nos clients dans le monde entier. Nous investissons massivement dans la R&D et sommes reconnus parmi les leaders mondiaux de technologies critiques telles que la cybersécurité, l’analyse de données, le Cloud hybride, les paiements électroniques, le calcul haute performance, l’automatisation et l’intelligence artificielle.

Nous avons également enregistré des avancées notables en matière de calcul quantique et nous avons lancé l’Atos Quantum Learning Machine en juillet 2017. Il s’agit du simulateur quantique le plus performant au monde. Nous avons déjà livré une réplique de la machine au plus grand laboratoire pluridisciplinaire pour la science et les énergies du Ministère américain de l’énergie : le Laboratoire national d’Oak Ridge (dans le Tennessee).

Chaque activité de nos clients étant unique, Atos ajuste son approche de commercialisation aux stratégies de transformation numériques spécifiques appropriées pour chaque secteur. Le Groupe prend en compte les contextes de la transformation du secteur, ainsi que la manière dont le numérique transforme les chaînes de valeur sur les marchés. Le premier marché du Groupe est l’industrie – avec notamment le Groupe Siemens comme principal client et partenaire – et sa transformation numérique se concentre autour de l’industrie 4.0 dans laquelle Atos propose des services particulièrement innovants.

Dans nos économies interconnectées, ce qui permettra de tirer pleinement profit du numérique, c’est la capacité à acquérir et analyser des données à partir de milliers de milliards d’objets, de milliards de personnes et de millions d’organisations. Par conséquent, les analyses représentent le segment du numérique qui connaît la croissance la plus rapide. L’élément majeur est la puissance de calcul qui doit être à la fois centralisée et décentralisée car il est plus efficace que certaines analyses soient faites au niveau des capteurs/objets connectés pour éviter de tout faire remonter au supercalculateur centralisé. Il s’agit d’un domaine dans lequel Atos est le principal acteur européen sur le marché des technologies des supercalculateurs (HPC, pour High Performance Computing).

Opportunité d’adoption de standards franco-allemands communs


Luc Bretones
 : les entreprises françaises et allemandes innovantes et talentueuses grandissent souvent en fonction de la taille de leur marché puis investissent une énergie considérable pour se déployer dans un autre pays. Dans le même temps, un compétiteur américain ou asiatique aura grossi beaucoup plus vite du fait d’un marché intérieur de taille continentale et sera souvent en mesure de consolider la marché avant l’européen. Si nous avions par exemple sur l’industrie 4.0 le standard des allemands en France et l’inverse sur l’intelligence artificielle et la data, nous serions capables de générer un marché de près de 150 millions de consommateurs apte à supporter des licornes et de futurs géants mondiaux. Sur votre secteur, que pensez-vous que le politique doive changer / réaliser pour permettre cela ? De façon pragmatique, comment sortir du ciblage mutuel comme des marchés étrangers ? Comment pouvons-nous faire évoluer nos positionnements et notre vision stratégique ?

Thierry Breton : Bien sûr, nous avons de très bons éléments de développement en France et en Allemagne, comme les compétences ou des filières de formation d’excellence. Mais les moyens à mobiliser sont tels qu’il ne peut y avoir de réponse qu’européenne. Qui sont les grands acteurs de l’intelligence artificielle ? Les Etats-Unis, la Chine et le Japon. Les deux premiers, surtout, ont deux atouts essentiels : ce sont des marchés unifiés des données, et ils ont la puissance de calcul. L’Europe en revanche reste un marché fragmenté, et la filière industrielle reste à construire. Atos est aujourd’hui le seul en Europe à fabriquer des supercalculateurs, et le continent doit acquérir la maîtrise des microprocesseurs. C’est un train que nous ne devons absolument pas rater.

Les données sont la matière première de l’intelligence artificielle. Il s’agit d’une ressource critique. Dans cet univers, c’est le volume qui est important. Le marché européen est l’échelle pertinente pour créer un marché unifié, un espace de confiance strictement encadré. La réglementation européenne sur la protection des données personnelles (RGPD) va dans le bon sens, mais il faut aller plus loin et exiger que les données européennes soient stockées, processées, et traitées en Europe, selon des modalités que l’Europe aura fixées. Autrement dit : il faut structurer l’espace informationnel, comme on a organisé par le passé l’espace territorial, l’espace maritime et l’espace aérien.

Opportunité de plateformes d’innovation franco-allemandes communes

Luc Bretones : sur les nouvelles vagues d’innovation telles que l’industrie 4.0 ou l’IA et la data, que pensez-vous du développement de plateformes franco-allemandes communes, si possible open source, permettant de créer un standard européen de fait ? Comment pensez-vous qu’il faudrait le réaliser ? Connaissez-vous déjà des exemples réussis de ce type ?

Thierry Breton : La structuration de l’espace informationnel doit notamment exister pour les données industrielles qui sont absolument critiques pour créer et développer les outils de l’industrie 4.0. C’est un enjeu crucial de compétitivité pour l’économie. L’innovation franco-allemande peut ainsi se faire au travers de partenariats industriels, comme nous le faisons chez Atos, avec Siemens.

Atos et Siemens partagent une même vision stratégique de la transformation numérique dans le cadre d’un partenariat de confiance mutuelle depuis 2011 avec une approche tridimensionnelle : Siemens est non seulement l’actionnaire et le client le plus important d’Atos, mais est aussi le partenaire stratégique d’Atos sur des marchés communs dans plusieurs domaines identifiés (fabrication, santé, énergie, mobilité…) pour répondre à de nouvelles opportunités. En particulier, Siemens et Atos se sont récemment concentrés sur des domaines tels que la cybersécurité pour les entreprises industrielles. L’offre s’étend de l’évaluation de la sécurité, l’installation de mécanismes de protection à la surveillance continue des usines et des bureaux.

En 2017, la feuille de route 2020 de l’Alliance Mondiale, dédiée à l’innovation et à l’investissement, a conduit Atos à développer des services clients pour MindSphere, le système d’exploitation IoT ouvert basé sur le cloud de Siemens. Ce système permet aux clients de connecter leurs machines et leur infrastructure physique au monde numérique.

Grâce à leur fonds d’investissement commun de 230 millions d’euros et à leurs capacités en R&D, Atos et Siemens vont continuer à améliorer ces services, en particulier dans le domaine de l’analyse de données, de l’informatique cognitive et de l’intelligence artificielle au profit de leurs clients et de leurs partenaires.

Opportunité d’alignement des systèmes des entreprises

Luc Bretones : rencontrez-vous au sein de votre entreprise des difficultés d’alignement des systèmes d’information entre la France et l’Allemagne ? Si oui, quels pourraient être à votre avis, les éléments qui faciliteraient cet alignement ? Si non, comment avez-vous réussi à gérer cet alignement ? Auriez-vous des expériences à partager ?

Thierry Breton : L’alignement des systèmes d’information est une des spécialités d’Atos. Nous n’y voyons donc pas de difficulté particulière à l’échelle franco-allemande. Lors de l’intégration au sein du Groupe des différentes entreprises allemandes acquises ces dernière années et notamment Siemens IT Solutions and Services (SIS), l’alignement des systèmes IT a été clé pour une meilleure intégration des opérations.

Opportunité d’accélération du financement des gazelles franco-allemandes

Luc Bretones : les entreprises européennes innovantes accèdent facilement aux premières phases de financement (jusqu’à la série A notamment). Les financements de plusieurs dizaines de millions d’euros sont pour leur part beaucoup plus délicats. Or ce sont eux qui permettent le passage de la scale-up ou jeune gazelle au statut d’ETI (mittelstand). Dans un contexte de marché franco-allemand de l’innovation, comment pensez-vous que nous puissions éviter la délocalisation de nos scale-up ou le rachat par les acteurs américains ou asiatiques ? Au-delà de la BPI France et de KfW, quels outils de financement franco-allemands pourrions-nous mettre en œuvre pour assurer la croissance rapide de nos champions européens ?

Thierry Breton : les outils franco-allemands doivent aussi savoir mobiliser l’échelon européen pour accompagner  faire grandir ses petites entreprises vers le niveau des entreprises de taille intermédiaire. La mobilisation de la BEI et du FEI en complément des fonds d’amorçage existant ou bien le recours aux 100Mds€ du FP9 prévus sur la période 2021-2027 pour l’innovation et la recherche en Europe (dont 10Mds€ dans le numérique) constituent incontestablement des leviers importants à ne pas négliger.

Opportunité de mutualiser les domaines d’expérimentation

Luc Bretones : les start-up et scale-up allemandes et françaises ont souvent besoin pour se lancer d’espaces et de domaines d’expérimentation suffisamment larges pour se forger des références et rendre leurs technologies robustes. Selon vous, que pourrions-nous faire dans ce cadre pour adopter des domaines d’expérimentation communs entre nos deux pays et permettre des espaces continentaux de test et de mise en œuvre ?

Thierry Breton : l’échelle industrielle est déjà une piste. Atos collabore régulièrement avec les startups, soit dans le cadre de projets client, soit sur des projets d’innovation de rupture et d’expérimentation. Atos apporte aux startups des espaces d’expérimentation suffisamment larges pour se forger des références et rendre leurs technologies robustes. Atos les soutient à travers son expertise dans l’industrialisation de solutions digitales et la gestion de projets internationaux, tandis que les startups partenaires font bénéficier les projets de leur capacité d’innovation et des opportunités commerciales associées. Plus de 20 POC (« Proof Of Concept ») ont vu le jour ces dernières années, qui illustrent le dynamisme de la stratégie d’« open innovation » d’Atos avec les startups françaises.

Opportunité d’un label sécurité commun

Luc Bretones : Au-delà de la phase de foisonnement de l’innovation des nouvelles technologies, la pérennité des développements et des usages induits reposera de façon sine qua non sur une sécurité optimale et ce dans tous les secteurs. Que pensez-vous de la mise en œuvre d’un label sécurité franco-allemand ? De quoi avons-nous besoin pour le créer et l’opérationnaliser ?

Thierry Breton : il est clair qu’il faut structurer et sécuriser l’espace informationnel. Le marché européen est l’échelle pertinente pour créer un marché unifié, un espace de confiance strictement encadré.

C’est dans ce sens que j’ai travaillé dès 2014 avec Octave Klaba, directeur général d’OVH, à la création d’un label européen « Secure Cloud » en proposant qu’il commence par être franco-allemand (double reconnaissance par l’ANSSI en France et le BSI en Allemagne, ce qui a été le cas dès 2016).

Comme je l’ai déjà exprimé, il faut aller plus loin que la RGPD et exiger que les données européennes soient stockées, processées, et traitées en Europe, selon des modalités que l’Europe aura fixées. Ceci est particulièrement critique pour les données industrielles, notamment dans le cadre du développement des outils d’intelligence artificielle de l’industrie 4.0. Dans le BtoB, les plateformes numériques nécessitent des écosystèmes unissant des partenaires de confiance qui partagent les mêmes valeurs, une puissance de calcul mise en commun et une cybersécurité de bout en bout. Chaque plateforme doit définir, dans le respect du droit en vigueur, ses propres règles selon ses valeurs d’entreprise afin d’atteindre trois objectifs dans la durée : confiance, transparence, sécurité.

Pour ce faire, on ne va pas tout réinventer, mais rétablir une territorialité des données. Notre partenariat avec Google va tout à fait dans ce sens. Atos devient le tiers de confiance et garant d’accès à notre marché, le « dernier kilomètre » de la chaîne numérique.

Opportunité d’une fiscalité du numérique harmonisée

Luc Bretones : si la politique fiscale d’États comme l’Irlande ou le Luxembourg rend l’harmonisation à l’échelle de l’Union Européenne encore difficile, cette dernière n’en reste pas moins un rouage indispensable à l’épanouissement d’une concurrence saine et équilibrée entre tous les acteurs du secteur, les entreprises locales étant à l’heure actuelle pénalisées par le dumping fiscal qui s’opère sur notre continent. Quelles sont vos propositions dans ce domaine ?

Thierry Breton : comme pour le financement ou la règlementation du numérique et de l’espace informationnel, l’Europe est l’échelle pertinente pour une politique fiscale qui permette le développement, la croissance, et la création d’emploi en luttant efficacement contre une concurrence fiscale déloyale entre Etats membres.

Opportunité d’un ministère franco-allemand du numérique

Luc Bretones : pourquoi ne rêverions nous pas à la création d’un véritable ministère franco-allemand du numérique ? Une telle institution ne serait-elle pas la mieux à même de recueillir et mettre en œuvre l’ensemble des initiatives de compétitivité, les idées d’expérimentation et autres propositions concrètes qui permettraient de faire de la vieille Europe une super puissance du numérique ?

Thierry Breton : la France et l’Allemagne ont bien sûr un rôle moteur à jouer, mais nous n’avons pas attendu la création d’un Ministère pour créer des champions du numérique. Atos a ainsi constitué avec Siemens le plus grand partenariat franco-allemand depuis Airbus… Un Ministère franco-allemand du numérique ne me paraît donc pas constituer une réponse adaptée aux défis actuels qui appellent davantage de coopération entre les entreprises elles-mêmes.

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