Interview de Thierry Breton par L’Opinion sur ses fonctions au Ministère de l’Economie, des Finances et de l’Industrie.

LA NOMINATION

« Ma nomination s’est faite en deux étapes. Lorsque Nicolas Sarkozy a quitté le ministère en novembre 2004 pour prendre la présidence de l’UMP, Jacques Chirac m’a approché pour le remplacer. A cette époque, j’étais en train d’achever le plan triennal de redressement de France Télécom qui courait jusqu’en février 2005 et qui visait à diviser par deux l’endettement. Il s’agissait de sauver l’entreprise ! J’étais très attaché à tenir mes engagements, particulièrement envers les salariés, et j’ai donc choisi de rester dans le groupe.

Quelques mois plus tard, en février 2005, alors que ce plan venait d’être bouclé, je suis parti pour une semaine de marche dans les Dolomites dans le but de réfléchir au nouveau plan stratégique de France Télécom pour 2005-2008. C’est alors que mon téléphone sonne et que Jacques Chirac m’annonce : « Nous avons un problème à Paris, il faut que tu rentres.” Quelques heures plus tard, j’étais à l’Elysée dans son bureau avec Jean-Pierre Raffarin, alors Premier ministre. Tous deux m’ont d’abord félicité pour le redressement accompli à France Télécom. Puis, le Président m’a dit : “Hervé Gaymard va démissionner ce soir, nous devons annoncer son remplaçant au même moment, maintenant j’ai besoin de toi à Bercy.” Je leur ai demandé s’ils avaient un autre nom en tête, ils m’ont répondu : “Non ! ” Une heure après, j’étais nommé ministre de l’Economie, des Finances et de l’Industrie. »

L’ADMINISTRATION

« J’ai toujours considéré comme un archaïsme français de vouloir opposer un ministre venu du monde politique d’un autre issu de la société civile. En arrivant au ministère des Finances, j’ai agi comme dans toutes les organisations humaines dont j’ai eu à assurer la responsabilité : en faisant confiance aux équipes en place et en les évaluant au fil du temps. C’est l’essence même du management ! Dès mon arrivée, j’ai convoqué les directeurs d’administration centrale en leur expliquant clairement mes objectifs et ceux que je leur fixais individuellement. Je les ai ensuite évalués tous les six mois.

C’est en s’améliorant individuellement qu’on peut s’améliorer collectivement. L’administration n’échappe pas à la règle. Cela signifie, du point de vue politique, qu’il faut un seul patron à Bercy. J’étais entouré de quatre ministres délégués mais j’étais – in fine – le seul responsable. Tout ceci se faisait de façon très claire et très loyale. Tout le monde doit comprendre que ce n’est pas l’administration qui fixe ses priorités mais le ministre. Et c’est quand Bercy est fermement dirigé que ses fonctionnaires, qui sont de très grande qualité, donnent le meilleur d’eux-mêmes. »

LE LIEU

« On associe toujours le ministère des Finances à Bercy mais il ne faut pas oublier que l’autre lieu clef c’est l’Eurogroupe qui réunit, chaque mois à Bruxelles, les ministres des finances de la zone euro. Quand on est à Bercy, on n’est pas seulement comptable des deniers publics des Français, on se doit aussi de montrer, devant cette haute autorité qu’est l’Eurogroupe, que la France est un grand pays et que sa parole est fiable. J’avais, dans cette perspective, créé un tableau de bord que je consultais au quotidien et sur lequel je pouvais suivre en temps réel les performances économiques comparées de la France et de l’Allemagne, notamment. Avec mes équipes, je cherchais en permanence le moyen de faire toujours mieux pour tenir nos engagements. L’objectif était de garder intact le poids de la France au sein de l’Eurogroupe. Il fallait préserver l’indispensable équilibre du couple Paris-Berlin au cœur de la zone euro. »

L’ANECDOTE

« Dès mon arrivée, j’ai déclaré que la France vivait au-dessus de ses moyens, ce qui n’a pas plu, y compris au sein de ma famille politique. Nous affichions alors un déficit public de 3,4 % du PIB et je me suis engagé à ce que, dès la fin de l’année en cours, nous revenions sous les 3 %. Les directeurs du Trésor et de la prévision économique sont alors venus me voir pour me dire que cet objectif était impossible à atteindre. Au mieux, nous ferions 3,2 % ce qui, me disaient-ils, était une bonne nouvelle car nous pourrions afficher officiellement l’objectif de 3 % dans la mesure où Bruxelles tolérait une marge d’erreur de 0,2 point. Sur le moment, je me suis étonné que l’on sache dès février que nous atteindrions 3,2 % de déficit dix mois plus tard. Mais je leur ai surtout dit qu’il n’était pas question que la parole de la France puisse être mise en doute et j’ai ajouté : “Rentrez chez vous, réfléchissez à toutes les idées possibles, on se retrouve demain matin, samedi, afin de bâtir le plan qui nous permettra de réduire effectivement le déficit sous les 3 %.” En cette année 2005, notre déficit a atteint 2,84 % de PIB, sans augmenter les impôts, uniquement en maîtrisant les dépenses. Bercy a retrouvé sa fierté et la France sa crédibilité. L’Allemagne, elle, n’avait pu faire mieux que 3,6 % ! »

LA MÉTHODE

« Je me suis toujours inspiré de ce que m’avait appris l’un de mes mentors, René Monory : se servir du levier de l’opinion pour porter ses projets. Voilà pourquoi j’ai commandé à Michel Pébereau un rapport sur la dette, lui demandant de réunir une commission transpartisane dont les conclusions pouvaient s’imposer à tous. C’est ce qui m’a donné la possibilité de prendre des mesures difficiles en termes de dépenses publiques et qui nous a permis, en deux ans et demi, de renouer avec un excédent budgétaire primaire – ce qui a été extrêmement rare au cours des vingt dernières années – et de baisser notre endettement de près de trois points de PIB, une première ! Notre niveau d’endettement était ainsi devenu inférieur de 4 points à celui de l’Allemagne. Notre taux de chômage, lorsque j’ai quitté Bercy, avait été ramené à 7,5 %, alors qu’il était de 9,2 % Outre-Rhin. C’était il y a moins de dix ans ! Mon objectif qui était de démontrer que moins de dette et de déficits, c’est plus de confiance et de croissance – et donc moins de chômage –, était atteint. »

« A partir du moment où la France tenait ses engagements en matière de dette et de déficits, nous avons pu nouer un partenariat plus étroit avec l’Allemagne. Cette confiance s’est rompue en 2007 quand Nicolas Sarkozy est allé expliquer à l’Eurogroupe qu’il ne respecterait pas cet engagement »

LES AUTRES

« Trois hommes m’ont marqué pendant cette période. Gordon Brown, alors Chancelier de l’échiquier, avec qui j’ai noué une solide relation de confiance lorsque nous avons visité ensemble plusieurs pays du Golfe dans le cadre d’une mission visant à mieux réguler les prix du pétrole.

L’autre est Peer Steinbrück, mon homologue allemand. C’est à partir du moment où je lui ai démontré que la France savait tenir ses engagements en matière de dette et de déficits (et faire mieux que l’Allemagne), que nous avons pu nouer un partenariat plus étroit et signer un plan de convergence budgétaire à trois ans de 2007 à 2010 liant l’ensemble des pays membres de la zone euro. Cette confiance s’est rompue lorsque, après son élection, Nicolas Sarkozy est allé en personne, fait unique pour un Président, expliquer à l’Eurogroupe que la France ne respecterait pas cet engagement car il voulait appliquer son programme électoral. Cela s’est passé en juillet 2007. Peer Steinbrück s’est senti trahi et est immédiatement retourné à Berlin. C’est de cet épisode que date la décision unilatérale de la chancelière allemande de mettre dans la Constitution la règle d’or budgétaire qui a mis la pression sur la France. Cela a rompu les politiques de convergence au cœur de la zone euro, au pire moment de la crise naissante. Avec les conséquences que l’on sait pour la suite sur les spreads, les taux d’intérêt et la survie de l’euro.

Tout compte fait

Ils se sont battus pour le poste ou sont arrivés là au hasard de la composition des équipes gouvernementales. Ils ont dirigé, parfois subi, les administrations les plus puissantes de France.

Leur unité était le milliard, de francs ou d’euros, fût-ce pour compter les déficits. Ils ont affronté des tempêtes boursières, monétaires, évité des effondrements bancaires, fait face à des plans sociaux et des rachats d’entreprise, jonglé avec les impôts, se sont heurtés aux lobbys – et à leurs collègues – pour boucler le budget de la France. En juillet dans l’Opinion, ils racontent leur Bercy.

La troisième personnalité avec laquelle j’ai conservé de profondes relations amicales est Jean-Claude Juncker qui présidait alors l’Eurogroupe. J’ai beaucoup d’estime pour lui et nous nous voyons toujours régulièrement pour parler de l’Europe et travailler notamment mon idée de création d’un fonds européen de sécurité et de défense. »

L’ÉPREUVE

« Bien sûr, j’ai eu à gérer maintes crises mais je me suis toujours interdit de les vivre comme des épreuves. Mes équipes ont été fortement sollicitées sur certains dossiers comme celui du projet de loi de fusion GDF-Suez à l’Assemblée, qui a vu l’opposition déposer 140 000 amendements, un record sous la Ve République ! Six semaines durant, nous nous sommes relayés sur le banc du gouvernement avec François Loos, ministre délégué à l’Industrie. Quand on est ministre, on doit être préparé à ce que chaque jour amène son lot de nouveautés, d’imprévus et de crises à gérer en urgence. Et j’ai toujours eu comme règle de traiter tous les dossiers, petits ou grands, avec le même investissement. A ce niveau, tout est important. »

LE REGRET

« Je tenais absolument à mettre en place la retenue à la source. Tout était prêt, organisé et prévu, il ne restait qu’à appuyer sur le bouton. La France est très en retard dans le système de collecte de l’impôt et je continue à penser que cette mesure permettra d’en finir avec l’incertitude qui plane chaque année sur les foyers fiscaux qui ne savent jamais précisément combien d’impôt sur le revenu ils devront payer. Cette incertitude les pousse à épargner plus que nécessaire, ce qui nuit à la croissance potentielle. Cette réforme n’a pas été retenue par Nicolas Sarkozy en 2007 et je trouve regrettable que ce soit seulement sous François Hollande qu’elle redevienne d’actualité. »

par Cyrille Lachèvre

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