LE FIGARO – Atos a racheté Bull et Xerox ITO aux États-Unis, Capgemini vient de réaliser aussi une acquisition aux États-Unis, pourquoi est-ce si important de grandir dans vos métiers ?

Thierry BRETON –  Avec le rachat de Xerox ITO , les États-Unis deviennent notre premier marché en chiffre d’affaires.

Jusqu’où peut grandir Atos ?

Lorsque j’ai pris les rênes d’Atos il y a sept ans, avec 45.000 ingénieurs c’était un acteur de taille moyenne dans notre secteur. J’ai voulu bâtir un leader des technologies de l’information pour accompagner les entreprises européennes dans leur révolution numérique. C’était à mes yeux un enjeu majeur pour l’Europe. Nous avons repris 30.000 salariés et ingénieurs de Siemens et jeté les bases d’un vrai groupe franco-allemand, le deuxième plus important derrière Airbus. Atos a aujourd’hui deux sièges, l’un à Paris, l’autre à Munich. En six ans, l’équipe de management d’Atos a su doubler notre chiffre d’affaires, doubler nos effectifs avec désormais 100.000 ingénieurs, a multiplié par six notre capitalisation boursière tout en quadruplant notre marge opérationnelle. Le tout financé sur nos ressources propres et sans endettement. Je crois pouvoir dire qu’aucun des grands acteurs mondiaux de notre secteur n’a réalisé, sur la période, la performance de cette équipe. C’est donc la preuve que dans le domaine des technologies de l’information, on peut aussi surperformer nos concurrents américains ou asiatiques même lorsque l’on est européen.

Des sociétés comme Atos grandissent dans l’informatique. Pourquoi, dans Internet, seule l’Amérique bâtit des Google, Facebook et autre Uber ?

Les géants d’Internet d’aujourd’hui sont de formidables succès entrepreneuriaux. Ils portent une transformation des usages et font émerger de nouveaux modèles économiques. Mais, quand on parle d’entreprises Internet, il ne faut pas perdre de vue, quels que soient leurs mérites, qu’elles ne s’appuient pas sur des innovations technologiques majeures, en tout cas pas à ce stade. Alors pourquoi ce type d’entreprise se développe-t-il plutôt aux États-Unis qu’en France ? D’abord parce qu’aux États-Unis le succès est reconnu, valorisé. En France, c’est plus compliqué. Si vous travaillez vingt heures par jour pour monter votre start-up, vous êtes encensé. Mais quand vous commencez à gagner un peu d’argent, vous devenez suspect. Nous devons encourager l’esprit entrepreneurial et tout ce qui va avec.

Comment redonner cette envie d’entreprendre ?

Tant que la France n’aura pas réglé son problème avec le capital, notre pays aura du mal à développer ce type de success-stories. Nous devons construire un écosystème qui reconnaisse la prise de risques en mettant en place une fiscalité incitative pour ceux qui y investissent et ceux qui y travaillent. Ce n’est absolument pas le cas aujourd’hui. Imaginez une entreprise Internet française valorisée des dizaines de milliards d’euros de valeur potentielle comme c’est le cas d’Uber. Avec l’ISF, ceux qui accompagneraient cette montée en puissance –  investisseurs, actionnaires et salariés français[&]#8230 ; – paieraient l’impôt sur la fortune sur la valorisation virtuelle de l’entreprise, année après année, avant même d’avoir réalisé quoi que ce soit. L’ISF est, de facto, une arme anticréation de start-up. Si l’on ajoute la taxation du capital au même niveau que le travail – une autre aberration économique – et des règles fiscales en matière de transmission du patrimoine qui favorisent la rente plutôt que l’investissement tout en limitant la liberté des donateurs par le biais de la quotité disponible, nous avons là un triptyque fiscal qui conduit à dissuader ceux qui innovent.

Au-delà de cette révolution fiscale, faut-il engager d’autres changements ?

Il est prioritaire de pouvoir conserver les données, l’or numérique de demain, sur le territoire européen, à proximité de nos centres de décision, de recherche et de marketing stratégique. Pour cela, il devient urgent d’harmoniser les législations européennes afin que les données que nous produisons soient stockées et traitées en Europe. Attention, il ne s’agit nullement de vouloir s’abriter derrière je ne sais quelle ligne Maginot imaginaire. Tous ceux qui sont prêts à apporter leur savoir-faire et leur expertise seront les bienvenus, d’où qu’ils viennent, mais en respectant pour nos données les règles et réglementations européennes, qu’elles soient individuelles ou collectives. À partir du moment où nous considérons sérieusement ce patrimoine informationnel, source d’innovation et de création de valeur pour nos entreprises, nous pouvons envisager de grandes choses. La prochaine étape, c’est l’exploitation des big data et des algorithmes qui valorisent ces données. Or, dans ces domaines qui nécessiteront de plus en plus de compétences sectorielles et technologiques, mais aussi une plus grande proximité vis-à-vis des clients, la France et l’Europe peuvent faire la course en tête. En réussissant l’intégration de l’économie de la donnée et des régulations intra-européennes, on favorisera l’émergence de Google européens.

La Chine va-t-elle s’imposer comme un acteur incontournable de la révolution que vous décrivez ?

Cet immense pays a déjà des géants des technologies comme Alibaba . Il forme à grande échelle des ingénieurs de qualité dans le digital, dispose de réserves de capital importantes et compte de nombreuses entreprises qui ont besoin d’être accompagnées dans le développement du digital. Ce pays a l’écosystème pour prendre une place importante dans cette révolution. Mais, j’insiste, la plus grande concentration de sociétés et de capital sur la planète, c’est encore l’Europe. La France a des ingénieurs exceptionnels. Nous avons donc un formidable avenir devant nous si nous nous en donnons les moyens.

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