Thierry Breton a un rapport extraordinaire avec le temps… Et s’il rêvait au plus profond de lui de pouvoir le dompter ? L’ancien ministre de l’Économie, des Finances et de l’Industrie n’a-t-il pas le même physique, la même mine réjouie, les mêmes yeux malicieux qu’il y a quelques années ? Pendant près d’un mois, Atos, le groupe qu’il préside, a diffusé aux médias du monde entier les résultats des jeux Olympiques et Paralympiques avec une précision inégalée : là où une course contre le temps s’engage face aux millièmes de seconde qui défilent. Il se passionne aussi pour nous expliquer comment fonctionnera l’ordinateur de demain, l’ordinateur quantique, capable d’effectuer des centaines de millions d’opérations par seconde.Mais rien ne fait aussi plus plaisir à Thierry Breton que de compter en millions d’années, voire en milliards, et ainsi remonter le temps. Les étagères de son bureau très design, situé sur le (très américain) campus Atos à Bezons, devant la Seine, regorgent de fossiles. « Là, c’est un trilobite de 480 millions d’années », nous indique-t-il en nous montrant un animal pétrifié aux formes étranges. À l’entrée de son bureau, près d’une console où sont placées une vingtaine de photos où il pose avec les personnes qui ont compté dans sa vie professionnelle (Jacques Chirac, René Monory…), se dresse une énorme ammonite polie, provenant de Madagascar, datant d’une centaine de millions d’années… Puis il sort de sa poche un iPhone et nous montre la photo d’une de ses récentes acquisitions : une météorite Gibeon (en fer) de 7 kilos. « Elle date de 4,7 milliards d’années… de la création du Système solaire », nous explique-t-il.

Puis il revient vers l’étagère — côté salon de son bureau — et nous confie quelques minutes un oeuf de dinosaure. Thierry Breton est propriétaire d’une des plus importantes nichées d’oeufs de dinosaure (18 au total) au monde. Il l’a prêtée au musée de Villerville. « Je devrais demander à Siemens de voir, avec leurs appareils, s’il y a des squelettes de dinosaures », songe-t-il avant de nous parler d’art moderne et de l’un de ses récents coups de coeur, un artiste d’Erevan, dont il a une sculpture près de la baie vitrée qui donne sur une terrasse avec vue sur La Défense. Et si Thierry Breton était avant tout un homme passionné ?

Chez Atos, France Telecom ou à Bercy, vous vous êtes à chaque fois efforcé de faire baisser la dette… une obsession ?

À mon arrivée au gouvernement, en 2005, la France était en déficit excessif. Nous en étions à 3,7 % du PIB, et à plus de 66 % d’endettement. Deux axes ont alors guidé mon action. Le premier, c’est le respect des traités, notamment de Maastricht, qui engagent la France et au premier chef son ministre des Finances. La parole de la France lui permet de se faire entendre et respecter, en Europe et dans le monde. Le second, c’est que seule une gestion rigoureuse est à même de libérer l’économie. Pour la première fois en quinze ans, la France a pu ainsi afficher un excédent primaire en 2006 et 2007 tandis que le chômage, à mon départ de Bercy, était réduit à 7,4 %, contre 9,2 % en Allemagne. Lors de ma première conférence de presse, j’avais dit que la France vivait au-dessus de ses moyens. Nous payions alors pratiquement 45 milliards d’euros de charge d’intérêt de la dette, c’est-à-dire plus que l’impôt sur le revenu. Ce poste était déjà plus lourd que celui de l’Éducation nationale, et l’impôt sur le revenu ne couvrait même pas la charge de la dette du passé ! Il y avait urgence à réduire notre endettement. J’avais ouvert une boîte de Pandore : les critiques ont fusé de toutes parts, à gauche comme à droite. Avec mes trois ministres délégués, nous avons tenu bon et, fin 2005, nous étions repassés sous la barre des 3 %, à 2,89 %. Je m’étais fixé de faire toujours un peu mieux que l’Allemagne, de manière à maintenir le poids de la France dans une Europe construite autour de sa crédibilité au sein de la zone euro. Pour la première fois en trente ans, à la fin de la présidence de Jacques Chirac, nous avions ramené la dette de 66 à 63 points de PIB ; l’Allemagne en était à 67 %.

Quel regard portez-vous sur le quinquennat de François Hollande ?

François Hollande a pris trop tardivement conscience de la situation gravissime de la France en 2012. Les deux premières années de Nicolas Sarkozy avaient été économiquement désastreuses. La loi Tepa a été menée à contretemps, à contrecourant, à contresens. Et surtout, elle a rompu la convergence avec l’Allemagne avant même que d’entrer dans la crise. Outre de réelles avancées, telles la loi sur les universités et la création du statut d’auto-entrepreneur, force est de constater que le quinquennat de Sarkozy aura été, hélas, un quinquennat de perdu. La fin de son mandat a été marquée par l’explosion de la dette publique et celle des impôts : ceux-ci ont augmenté de 30,8 milliards d’euros en moins de deux ans. Malheureusement, François Hollande a poursuivi sur la lancée de son prédécesseur avec une pression fiscale accrue d’un même ordre de grandeur, mais sans s’attaquer, lui non plus, aux réformes structurelles. Avec 2 100 milliards de dettes, un chômage massif et une économie à bout de souffle, comment s’étonner aujourd’hui de l’exaspération des Français !

Les programmes présentés par les candidats à la primaire à droite pourraient-ils permettre à la France de sortir la tête de l’eau ?

Les deux anciens Premiers ministres ont des programmes de qualité : celui de François Fillon, d’inspiration libérale, est très articulé. Celui d’Alain Juppé, plus équilibré, ne l’est pas moins. Tous deux ont la volonté de mener les réformes nécessaires. Mais en politique, ma proximité avec Jacques Chirac est connue et c’est naturellement que je soutiens Alain Juppé. C’est l’homme d’État dont la France a besoin.

Auriez-vous envie de faire partie du prochain gouvernement ?

J’ai passé l’âge des envies. Quand on a eu la chance d’être à la confluence de plusieurs mondes, politique, économique, académique et industriel, on a le devoir de réfléchir, sinon de contribuer, de là où on est. C’est un devoir d’homme et de citoyen.

Quel est votre devoir ?

Ma priorité, c’est de faire réussir et développer notre communauté de 100 000 ingénieurs, femmes et hommes, qu’est devenu Atos. Et, à la place qui est la mienne, d’alerter sur la nécessaire convergence entre la France et l’Allemagne. Pour la première fois depuis l’après-guerre, les deux grandes puissances qui ont mandat d’oeuvrer main dans la main, de façon parallèle, à la construction de l’Europe, empruntent des chemins diamétralement opposés. Cette divergence apparue en 2007 est mortifère pour l’euro et l’Europe. Aujourd’hui, l’endettement de la France est égal à 95 % de son PIB. Ce ratio est de 78 % en Allemagne. Et pourtant nous avons vécu la même crise. Ce différentiel, rendu aujourd’hui indolore par la faiblesse des taux d’intérêt, deviendra vite intenable, tant pour la France que pour l’Allemagne.

Si vous étiez à Bercy, que feriez-vous ?

Il faut tout faire pour retrouver, comme en 2007, une France et une Allemagne en situation d’endettement peu ou prou comparable. L’Allemagne s’approche de 70 %. La France s’envole vers les 100 %. Gardons ceci à l’esprit : à supposer que notre pays soit en excédent primaire année après année, il faudrait vingt-deux ans pour que la France revienne au niveau d’endettement de l’Allemagne ! Aujourd’hui, il importe de retrouver les leviers qui redonneront un sens et une envie d’Europe pour sortir de l’impasse.

Quels sont ces leviers ?

Quels sont aujourd’hui les principaux sujets de préoccupation des Européens ? La sécurité et la défense, avant le chômage et l’emploi. Cela s’explique par les vagues d’attentats, mais aussi, sur le terrain géopolitique, par le retrait progressif des États-Unis du théâtre européen, laissant les Européens seuls face à leur destin. L’idée même de mutualiser le financement d’une partie de nos dépenses de défense — cela ne veut pas dire renoncer à notre souveraineté — apparaît de plus en plus plébiscitée afin de mieux protéger l’Europe. Or, depuis dix ans les dépenses militaires européennes ont baissé de 10 % alors qu’elles se sont fortement accrues partout : + 167 % en Chine, + 97 % en Russie, + 112 % en Arabie saoudite, + 39 % en Inde… Le moment est venu pour l’Europe de reprendre l’initiative. D’où l’idée de création d’un fonds de sécurité et de défense.

Comment fonctionnerait-il ?

Comme un instrument financier incitant les États à engager des dépenses mutualisables et interopérables au plan européen : protection des frontières, cybersécurité, projections inter-européennes, accueil de migrants, aides au retour… Depuis l’avènement de l’euro, la France a consacré 720 milliards d’euros à la défense et à la sécurité. L’Allemagne, 560 milliards… Dans la zone euro, nous arrivons à 2 300 milliards. Profitant d’une période exceptionnelle de taux d’intérêt négatifs, le fonds que je propose émettrait des obligations autour de cinquante ans, à des taux d’intérêt extrêmement bas (entre 0 et 0,3 %). Son montant serait précisément de 2 300 milliards d’euros et il serait abondé annuellement, de façon pérenne et certaine, à hauteur de 1,2 point de PIB par les États fondateurs et gestionnaires. L’argent obtenu permettrait au fonds de racheter les dettes des États membres, au prorata de leurs investissements de défense depuis la création de l’euro.

Quel effet le fonds aurait-il sur les finances françaises ?

La dette de la France passerait de 95 % à 61 %. Celle de l’Allemagne, de 72 % à 56 %. C’est alors que l’improbable convergence qui m’est chère redeviendrait possible et avec elle notre avenir commun au sein de la zone euro. Nos dépenses militaires sont de 38 milliards. Nous pouvons espérer en récupérer jusqu’à 19 milliards, ce qui, après versements annuels au fonds et économies de la charge d’intérêt issue de l’allégement d’un tiers de la dette, ferait ressortir un solde positif de 10 milliards d’euros ! La vérité, c’est que tous les États membres y trouveraient leur compte. Je me suis ouvert de ce projet à François Hollande, Angela Merkel, Mario Draghi, Jean- Claude Juncker… Tous ont marqué un intérêt pour cet instrument conciliant nécessité politique et intérêt économique. Reste à le mettre en place.