A la tête d’Atos, géant de l’informatique coté au CAC40, Thierry Breton a accepté de partager sa vision de l’entreprise et de la révolution numérique avec quatre entrepreneurs.

Dix ans après avoir quitté Bercy, Thierry Breton a toujours un agenda de ministre ! Le PDG d’Atos, qui pèse 12 MdsEUR de chiffre d’affaires et dont les 100 000 collaborateurs accompagnent entreprises et Etats dans leur transformation numérique, devait se rendre à VivaTech, l’évènement high-tech qui vient de se tenir à Paris. Rendez-vous avait été pris avec « Le Parisien-Aujourd’hui en France Eco », mais c’est finalement au siège d’Atos, à Bezons (Val-d’Oise), que le spécialiste du redressement de fleurons tricolores, de Thomson à France Télécom, a fait face aux entrepreneurs, juste avant de sauter dans un avion pour les Etats-Unis.

Dans son bureau, au 7e étage avec vue sur la Seine et les tours de La Défense, plusieurs objets attirent l’oeil : des clichés de Thierry Breton aux côtés de Jacques Chirac ou François Hollande, une météorite datant de la création du système solaire et une collection de trilobites, des fossiles vieux de centaines de millions d’années. Les quatre entrepreneurs, Jasmine, Elisabeth et Jérôme, branchés numérique, et Sébastien, dont le groupe industriel s’est bâti en redressant plusieurs PME, se sont laissé guider par l’ex-prof d’économie à Harvard, une prestigieuse université américaine. Affable et parfois taquin, notamment avec la benjamine Jasmine dont il connaissait le parcours, le patron du CAC 40 a livré, pendant une heure et demi, conseils et anecdotes. De ses premiers pas au contrat de travail de demain.

 

«La rupture : la capacité de stocker un nombre incalculable d’informations»

 

Jérôme Laplace. Quand avez-vous senti que le numérique serait une révolution ?

Thierry Breton. En 1981. J’avais 26 ans, j’étais à New York (Etats-Unis) et j’avais créé ma première société de logiciels, notamment en sécurité bancaire. Internet n’était pas là mais les risques informatiques existaient. Il était difficile de le faire comprendre à mes clients. J’ai donc décidé d’écrire avec un de mes amis un roman-fiction à suspense. « Softwar » (Ed. Robert Laffont), guerre douce en français, fut un best-seller en 1984. J’imaginais comment les Etats-Unis précipitaient la chute de l’empire soviétique en piégeant les systèmes informatiques.

Vous êtes visionnaire…

Ce qui m’intéresse, c’est surtout de me projeter et d’anticiper comment les technologies vont contribuer à changer la vie. Aujourd’hui, le numérique est la technologie dominante. Demain ce sera peut-être autre chose, comme la révolution quantique (NDLR : qui donnera aux ordinateurs des capacités jamais vues).

 

Jasmine Anteunis. Quid de l’intelligence artificielle ?

La vraie rupture aujourd’hui, c’est la capacité de stocker un nombre incalculable d’informations de façon durable. Tous les 18 mois, l’humanité multiplie par deux le nombre d’informations créées depuis la nuit des temps jusqu’à ce jour. Qu’en fait-on ? C’est là qu’intervient l’intelligence artificielle. On crée aujourd’hui des algorithmes pour essayer d’extraire l’information sur un sujet précis, la comparer, puis la traiter. Ces logiciels analysent des milliards de données pour les insérer dans des robots qui deviennent plus intelligents. On est dans cette première phase.

 

Sébastien Wolff. Si on imagine le salon VivaTech, qui vient de se dérouler, dans dix ans, qu’y verrait-on ?

Les premières applications grand public issues de la physique quantique, comme la géolocalisation millimétrique, les capteurs microscopiques au niveau moléculaire ou la cartographie fine des sous-sols. Beaucoup de start-up vont naître autour de l’exploration du sous-sol. Un nouveau continent s’ouvre à nous. Aux jeunes ingénieurs et entrepreneurs de le conquérir.

 

«Bâtir en France un écosystème pour créer des acteurs mondiaux du numérique»

 

Elisabeth Moreno. Pourquoi manquons-nous toujours de femmes dans les métiers technologiques ?

Thierry Breton. Chez Atos, nous employons 30 000 femmes (NDLR : 30 % des effectifs). Ce n’est pas assez. J’encourage les jeunes à faire des études scientifiques, en particulier les filles. Je ne sais pas si les réticences sont culturelles mais elles sont tenaces. Ce sont des métiers d’avenir et nous allons embaucher entre 10 000 et 15 000 ingénieurs cette année.

 

Avez-vous développé des pratiques pour favoriser la mixité ?

J’ai voulu me projeter à 10, 20 ou 30 ans et voir où seront les compétences. L’Afrique va connaître une très forte explosion démographique. C’est le continent du XXI e siècle. On a décidé de lancer des pôles de développement de compétences, au Sénégal pour commencer, où l’on a près de 400 ingénieurs avec un objectif de 2 000. A ma grande satisfaction, j’y vois de plus en plus de jeunes filles.

 

Sébastien Wolff. La France manque de développeurs. Quelles mesures le gouvernement et les acteurs privés doivent-ils prendre pour y remédier ?

Il y a des initiatives formidables prises par des acteurs privés comme Xavier Niel avec l’Ecole 42 (NDLR : où les futurs développeurs sont sélectionnés sans critère de niveau d’études). Les universités doivent également mieux expliquer le rôle et l’intérêt des développeurs. C’est un métier de défricheur. Surtout face aux nouveaux développements des futurs ordinateurs quantiques. Atos révélera dans quelques semaines la première machine qui va simuler les caractéristiques de ces appareils ultrapuissants, dont la fabrication est encore trop complexe. Cela va permettre à toute une nouvelle génération de se familiariser avec ces nouveaux langages qu’il nous faudra développer.

 

Jasmine Anteunis. Qu’est-ce que les étudiants de l’Ecole 42, dont la formation s’appuie sur l’autonomie et les projets, peuvent apporter aux grandes entreprises ?

Quand j’embauche quelqu’un, je demande rarement sa formation. Ce qui m’intéresse, c’est de voir la passion du candidat. Evidemment, il faut avoir une solide base technique et l’Ecole 42 la donne.

 

Jérôme Laplace. De plus en plus d’étudiants choisissent d’entreprendre ou de rejoindre des start-up. Comment les entreprises peuvent-elles les attirer ?

Aujourd’hui, il est possible d’être chanteur d’opéra le soir, coach de gym le matin et développeur l’après-midi. De plus en plus de jeunes nous disent vouloir un contrat lié à un projet précis, sur une période donnée. C’est une révolution pour les entreprises. Nous devons être capables d’offrir des contrats juridiques conformes à la législation du travail et adaptés à des projets sur des temps courts.

 

Elisabeth Moreno. Pourquoi n’y a-t-il pas de Google, Apple, Facebook ou Amazon en France ?

Il n’y a pas d’infrastructure économique permettant de financer des entreprises qui vont perdre de l’argent, et souvent pendant longtemps. Regardez Amazon, qui commence à peine à en gagner. Pas sur son métier de base, mais sur le cloud. Uber perd des milliards par an. A l’exception d’Apple, tous ces GAFA (NDLR : les géants américains Google, Apple, Facebook, Amazon) ont commencé par perdre beaucoup d’argent. Il faut bâtir en France et en Europe un écosystème approprié à ce temps long, nécessaire pour créer des acteurs mondiaux dans le numérique.

 

«Le temps, denrée rare chez les entrepreneurs»

 

Jérôme Laplace. Comment passer le cap de la start-up pour devenir une PME ou une ETI ?

Thierry Breton. Il faut être tenace. Les deux premières années, en début de carrière, après avoir créé mon entreprise, j’avais le sentiment d’avoir la tête sous l’eau. Ensuite, ça allait mieux. Il faut avancer en étant proche des clients, les comprendre. Si vos services et produits correspondent au marché que vous avez trouvé, les clients sont fidèles et les investisseurs arrivent.

 

Atos s’est rapproché de Siemens. Pourquoi cette coopération ?

Quand je suis devenu PDG d’Atos, je pensais qu’il manquait en Europe un acteur de taille mondiale qui accompagne les entreprises dans leur transformation numérique. Il fallait le bâtir avec les Allemands. Je suis donc allé voir Siemens, dont nous avons repris 28 000 ingénieurs. C’est la plus grosse opération franco-allemande depuis Airbus (NDLR : 1970). On a atteint l’objectif d’être numéro un en Europe, en transition numérique et en cybersécurité.

 

Sébastien Wolff. Atos vient de faire son entrée au CAC 40. Ça change quoi ?

Vous gagnez en visibilité en France et élargissez votre base d’investisseurs.

 

Jasmine Anteunis. Quels sont les atouts de la collaboration entre grands groupes et start-up ?

Dans une start-up, le sentiment d’incertitude est le moteur. S’adosser à un grand groupe, c’est souvent essayer de limiter les risques. Or, il n’y a que vous qui pouvez apporter de la sécurité à votre start-up, en la développant. S’il s’agit juste de réduire les risques en ouvrant son capital à un grand groupe, bien souvent ça ne marche pas. En revanche, si le grand groupe et ses clients deviennent vos clients, c’est mutuellement bénéficiaire.

 

Sébastien Wolff. Vous avez mené beaucoup d’opérations d’acquisitions. Quelle est la recette pour redresser les entreprises ?

Il faut en tout cas toujours avoir une vision, la partager et créer rapidement une équipe. Aller vite aussi. Le temps, c’est la denrée la plus rare chez les entrepreneurs. La clé du redressement, c’est ce sentiment d’urgence. Le patron doit maîtriser le temps long, nécessaire aux salariés, aux clients, aux actionnaires, et le temps court, celui de l’exécution qui suppose une vigilance de chaque instant.

 

«Il ne faut surtout pas toucher au gouvernement»

 

Jérôme Laplace. Thierry Breton l’entrepreneur et le chef d’entreprise sont-ils les mêmes ?

Je ne vois pas de différences et il ne faut pas qu’il y en ait. Pour diriger une entreprise de 10, 100, 1 000 ou 100 000 personnes, il faut les mêmes qualités, les mêmes valeurs, le même engagement, mettre les mains dans le cambouis, ne pas déléguer, s’intéresser à tout. Il n’y a pas de petits sujets. Il faut une grande humilité.

 

Elisabeth Moreno. Seriez-vous prêt à faire votre entrée au gouvernement ?

J’ai soutenu Emmanuel Macron avant le premier tour parce que j’estimais que c’était lui dont le pays avait besoin. L’image de la France a formidablement changé. Il a formé un gouvernement parfaitement équilibré, qu’il ne faut surtout pas toucher : autant de femmes que d’hommes, des personnalités de droite, de gauche et du centre, des individualités de la société civile ou non. Pour reprendre l’image d’un journaliste, il correspond à une symétrie digne d’un jardin Le Nôtre.