Dans un entretien aux « Echos », l’ancien ministre et actuel dirigeant du groupe informatique français Atos explique la nécessité de réguler le monde numérique. Il estime que la question du démantèlement des Gafa « se posera inéluctablement et très probablement ». Il appelle par ailleurs à « une politique du numérique et une véritable politique industrielle au niveau européen », considérant que, jusqu’ici, la politique de la concurrence ayant dicté sa loi, elle a parfois provoqué des « désastres industriels. »

Son parcours

En dix ans à la tête du groupe de services informatiques français Atos, Thierry Breton a multiplié les acquisitions (notamment Bull, en 2014, et, plus récemment, Syntel) pour hisser l’entreprise dans le gotha de la tech européenne (cybersécurité) voire mondiale (informatique quantique). Ministre de l’Economie et des Finances entre 2005 et 2007, il a également dirigé France Télécom (2002-2005) et Thomson (1997-2002). En 1984, il imaginait le danger des virus informatiques sur fond de tensions géopolitiques dans « Softwar », un roman de science-fiction coécrit avec Denis Beneich.

Son actualité

Lors de la dernière assemblée générale d’Atos, Thierry Breton a fait voter la raison d’être du groupe Atos par ses actionnaires. D’après ce texte, les 110.000 collaborateurs du groupe contribuent à « façonner l’espace informationnel » afin que le plus grand nombre puisse y « vivre, travailler et progresser durablement et en toute confiance ». Le dirigeant pousse ses équipes dans le domaine de l’intelligence artificielle. En avril, le groupe a ouvert un centre de recherche et développement avec Google. En juin, le patron dévoilait un serveur informatique edge computing, taillé pour jouer des algorithmes au plus près des objets connectés (voitures autonomes, trains, etc.).

 

Est-on véritablement rentré dans l’ère de la cyberguerre ?

Oui bien sûr, mais l’enjeu va bien au-delà : nous prenons conscience de l’existence d’un nouvel espace qu’il va falloir organiser et réguler. Au fil de l’histoire, l’homme a appris à maîtriser les trois espaces, territorial, maritime et aérien. Désormais, il existe un quatrième espace, l’espace informationnel. On y développe l’activité humaine, on s’y forme, on y travaille, on s’y divertit, on échange, on y crée des richesses et, aujourd’hui, il faut y bâtir des règles, et notamment des règles de sécurité et de propriété. Dans ce quatrième espace, on prend de plus en plus conscience que les données deviennent un enjeu essentiel, qu’elles sont la propriété de ceux qui les émettent et qu’à ce titre, il faut les protéger. Notre métier chez Atos, c’est d’aider nos clients à créer de la valeur avec leurs données. Le rôle des Etats, c’est de construire un nouveau cadre pour maîtriser ce quatrième espace. Cela va prendre du temps, une génération, peut-être deux… C’est un enjeu économique et de souveraineté majeur, comme pour les trois autres espaces au cours des siècles passés.

 

Est-ce qu’il faut avoir peur de ne jamais pouvoir parvenir à maîtriser cet espace informationnel ?

Toutes choses égales par ailleurs, ce n’est pas pire que lorsque l’on traversait jadis la forêt de Sherwood et que le voyageur était à la merci de bandes de brigands… Aujourd’hui, les Etats créent des cyberbrigades pour défendre leur souveraineté numérique, ils développent une activité défensive mais aussi potentiellement offensive pour répondre aux rapports de force qui s’opèrent dans cet espace. Nous avons vraiment pris conscience que l’espace informationnel devait être régi dans toutes ses composantes : protection des personnes, propriété intellectuelle, vandalisme, actions malveillantes, terrorisme, actes de guerre… Ajoutez cyber à chacun de ces mots et vous trouvez ce qui se passe dans l’espace informationnel. La question, au-delà de la peur, est : a-t-on aujourd’hui suffisamment de règles adaptées ? La réponse est, évidemment, non.

 

Les Etats qui abritent les puissances dominantes dans ce domaine ont-ils intérêt à réguler ?

On voit bien qu’ils le font déjà chez eux, chacun à sa façon. Aujourd’hui, si vous prenez la Chine, la Russie et, même, les Etats-Unis, leurs cyberespaces sont régulés et protégés, à des degrés divers. D’un côté, ils prônent un monde ouvert, mais, de l’autre, ils fixent des règles à l’intérieur de leurs frontières. C’est évidemment aussi ce que nous devons faire au niveau européen.

 

Le combat à mener concerne avant tout la protection, l’utilisation et la monétisation des données dans cet espace informationnel. La France est-elle suffisamment armée ?

Oui, la France est bien armée, elle dispose d’organismes de qualité sur ces sujets, comme  l’Anssi, la DGSE, la DGSI, ou encore la direction du renseignement militaire.  Tous travaillent sur les données. La France a très bien pris ce virage d’un point de vue technique. Et elle a des acteurs mondiaux, dans des domaines distincts, comme Thales ou Atos, qui est le premier européen en services de cybersécurité et numéro trois mondial ! Notre rôle est d’aider nos clients à prendre conscience que leurs données constituent aussi leur matière première, les aider à se transformer, leur fournir des outils, du savoir-faire… Et surtout les aider à se protéger dans cet espace.

 

En quoi est-ce essentiel de maîtriser les données pour les entreprises ?

La connaissance et la maîtrise des données est un enjeu essentiel d’abord pour concevoir et nourrir les algorithmes de traitement qui joueront un rôle croissant dans tous les aspects de notre vie. Ceux qui seront capables de développer les algorithmes les plus pertinents sont ceux qui peuvent puiser dans les masses de données les plus profondes. Et toujours en anticipant, car cet océan de data va lui-même changer de dimension. Aujourd’hui, 80 % des données sont traitées et stockées dans des data centers ou des clouds privés ou publics et 20 % le sont à l’extérieur, c’est-à-dire dans les smartphones, dans les objets ou véhicules connectés… Mais, dans cinq ans, ce sera l’inverse : 20 % des données de la planète seront localisées dans les data centers ou le cloud et 80 % seront disséminés partout ailleurs. Avec le traitement local de toutes ces données, la surface de risques va s’étendre d’un monde physiquement circonscrit à la planète tout entière ! Et dans le même temps le volume de données va continuer à exploser. L’espace informationnel planétaire, c’est aujourd’hui quarante mille milliards de milliards de données. Et l’activité humaine le double tous les dix-huit mois. Le nouvel enjeu pour nous, à travers ce qu’on appelle désormais le « edge computing », ou le traitement algorithmique au plus près des données, est désormais de les valoriser et de les protéger dès leur création, où qu’elles se trouvent.

 

La France ne risque-t-elle pas d’être marginalisée dans ce nouvel univers ?

La France n’est pas en retard, car cette révolution ne fait que commencer. Mais elle ne peut agir seule. La bonne échelle, c’est l’Europe. Il faut que nous ayons une industrie de bout en bout en Europe pour traiter les données, les gérer, les protéger, fabriquer les algorithmes… A partir du moment où on a un marché commun européen, il faut l’avoir aussi au niveau de la donnée et, donc, adopter une régulation européenne. On commence à en prendre conscience, avec l’initiative européenne dite du « Digital Single Market ».

 

Est-ce que l’Europe doit être protectionniste en matière de données ?

Il n’existe pas de ligne Maginot en la matière. Les données européennes sont et doivent rester en Europe et soumises au seul droit européen. Mais si elles sont stockées ailleurs, il faut qu’on le sache et qu’on puisse les retrouver facilement. On ne peut accepter que des acteurs capturent des données et refusent de les rendre à ceux à qui elles appartiennent. C’est une forme de captation inacceptable d’un patrimoine de plus en plus stratégique.

 

Cela doit être une priorité de la future Commission européenne ?

Absolument. Il faut une politique du numérique et une véritable politique industrielle au niveau européen. Jusqu’ici, c’est surtout la politique de la concurrence qui a dicté sa loi et, parfois, elle a provoqué des désastres industriels. Il faut donc que la nouvelle Commission favorise le développement de grands acteurs européens qui vont permettre à toute l’industrie d’hier de jouer à armes égales avec celle de demain. Il est aussi nécessaire de promouvoir l’intelligence artificielle dans tous les aspects de la vie économique pour préserver notre souveraineté et notre compétitivité. Mais aussi, car ces domaines sont liés,  renforcer la position européenne dans le supercalcul , où je rappelle qu’Atos est le seul acteur européen de dimension globale, dans le Top 3 mondial. Et sur le plan des données  il faut que l’Europe, qui s’est souciée de la protection des citoyens avec le RGPD , propose un nouveau cadre pour protéger les données des entreprises européennes.

 

N’a-t-on pas déjà perdu en Europe la bataille de l’intelligence artificielle ?

Bien sûr que non ! L’intelligence artificielle, ce sont surtout de la puissance de calcul et des algorithmes. Et nous n’en sommes qu’au début. Il n’y a par exemple que très peu de bibliothèques d’algorithmes en médecine, dans le commerce ou l’industrie… C’est cette bataille qu’il ne faut pas perdre. L’Europe a des technologies, des savoir-faire, des talents. Mais les intégrer et les développer prend du temps, et ne peut se faire par un simple jeu de Meccano® industriel. Il a fallu beaucoup de temps pour créer des acteurs comme Atos, capables d’opérer la chaîne de bout en bout, ce qui est essentiel.

 

Des talents européens partent pourtant aux Etats-Unis…

Oui c’est vrai, mais il existe une réponse à cela. Pour ne pas perdre nos talents, il faut leur proposer ce qu’ils vont chercher ailleurs. On a vu s’implanter de nombreux centres de recherche en France ces derniers mois. On est d’ailleurs devenu, cette année, le pays le plus attractif en la matière. C’est évidemment parce que notre écosystème académique est reconnu, mais également grâce à des mesures fiscales encourageant la recherche, qui ont démontré leur efficacité. Et quand j’entends certains dire qu’il faudrait maintenant, peut-être, revoir le crédit impôt recherche, les bras m’en tombent !

 

Certains estiment que les entreprises devraient payer les utilisateurs pour utiliser leurs données personnelles. Qu’en pensez-vous ?

Ce ne serait pas illégitime, et je pense que cela se fera d’une façon ou d’une autre. Mais il faudrait pouvoir préalablement établir une sorte de cadastre numérique pour savoir précisément ce dont nous sommes propriétaires. Et à partir de là, la loi de l’offre et de la demande pourra s’organiser. Je pense que la prochaine étape, c’est que les entreprises vont démarcher les clients. Il y a quelques années, une banque avait lancé un slogan : « Votre argent nous intéresse. » Aujourd’hui certains disent déjà : « Vos données nous intéressent. » Mais tout doit avoir un prix.

 

Comment voyez-vous l’émergence des nouvelles monnaies ?

Nous en connaissons bien l’enjeu, car nous avons créé chez Atos le premier acteur européen en matière de paiement électronique avec Worldline. L’ingrédient premier de toute monnaie, c’est la confiance. On peut avoir confiance dans les monnaies locales lorsqu’on a confiance dans les Etats. Mais qui a confiance en Facebook aujourd’hui pour battre monnaie ? La confiance dans certains grands acteurs de l’Internet ou des réseaux sociaux s’est effondrée ces trois dernières années. Est-ce qu’un acteur qui a perdu la confiance de ses clients ou usagers pourrait avoir sa propre monnaie ? Personnellement, j’en doute.

 

Jusqu’où faut-il aller dans la régulation des Gafa ? Faut-il prôner le démantèlement ?

Je pense que la question se posera inéluctablement et très probablement en ces termes. C’est, en tout cas, ce que nous a appris l’histoire économique dans les autres espaces. Verra-t-on s’opérer un démantèlement par grandes géographies, par activités… ? Je ne le sais pas. Mais ma conviction est que ces empires ne pourront pas rester en l’état. Ils captent trop de valeur, et cela va immanquablement s’apparenter à des rentes. L’espace informationnel sera régulé, c’est le sens de l’histoire, et cela pourrait arriver beaucoup plus vite que nous le pensons.

 

Est-ce que les Chinois réguleront aussi les Batx – Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi – ou pas ?

Ils le feront, oui, mais autrement. Ils ont du reste déjà commencé. Chacun va, évidemment, vouloir réguler son espace informationnel selon sa propre culture économique et ses traditions politiques. Et, en Europe, notre risque, c’est la fragmentation. C’est pour cela, notamment, que je milite pour un espace unifié des données en Europe.

 

Donald Trump a-t-il raison de se méfier de Huawei ?

J’observe que la politique de Donald Trump vis-à-vis de la Chine est populaire aux Etats-Unis. Elle est vécue comme une sorte de rééquilibrage des relations commerciales entre les deux pays. C’est quelque chose que l’on ne perçoit parfois pas toujours, ici, en Europe. Sur les questions de souveraineté, les Etats-Unis ont plus que tout autre pris conscience de la nécessité de se doter de moyens, d’infrastructures et de compétences souveraines.  Ils sont à la fois défensifs et offensifs à l’intérieur de l’espace informationnel . Et ils vont très certainement chercher à en contrôler les briques technologiques essentielles. Rien ne doit nous empêcher d’en faire autant.

 

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