Chaque année la rédaction de L’Usine Nouvelle décerne le Trophée d’industriel de l’année. Cette année, le lauréat est Thierry Breton. Entretien avec le PDG d’Atos. En huit ans, il a doublé la taille du groupe.

Un chiffre d’affaires 2015 de 10,6 milliards d’euros, en hausse de 18 %, un bénéfice net de 406 millions d’euros (+ 53 %), des embauches à tour de bras pour ce groupe de 99 500 personnes dont 16 500 en France… Atos se porte à merveille. Si « L’Usine Nouvelle » a choisi Thierry Breton, 61 ans, comme « industriel de l’année », c’est pour ces résultats, mais pas seulement. Depuis fin 2008, ce Supelec aura doublé la taille d’Atos. Le groupe se mue surtout en champion du numérique. Sans endettement (une obsession), Atos aligne les acquisitions pour enrichir sa palette de technologies : Xerox ITO, Unify ou, voilà peu, Anthelio Healthcare Solutions pour préempter le domaine de la santé connectée. Sous la houlette de Thierry Breton, même l’ancien Bull au destin mouvementé est devenu une pépite avec son supercalculateur vedette Sequana. De quoi ravir cet amoureux des technologies dernier cri, mais aussi amateur de fossiles. Chargé de l’informatique des JO depuis 2002, Atos a bouclé ceux de Rio, une fois de plus sans bug, en contraste avec les déboires d’IBM à Atlanta en 1996. Hier, centré surtout sur l’info­gérance, le groupe, à cheval entre Bezons et Munich, s’affirme comme une entreprise globale de service au numérique, au coude à coude avec l’autre champion français Capgemini, et face aux leaders IBM, Accenture et HPE. Enjeu demain ? Trouver la bonne parade face aux barbares du cloud comme Amazon et Google. Pour Thierry Breton, Européen acharné, qui a l’oreille d’Angela Merkel, c’est un peu de notre avenir, beaucoup celui d’Atos, qui se joue là.

L’Usine Nouvelle – Atos affiche une belle santé. Quelle est votre recette ?

Thierry Breton – Aucune mais une constante : j’aime travailler sans dette. C’est un gage de pérennité. Les taux d’intérêt sont très bas, voire négatifs, mais la dette reste de la dette. La première chose faite à mon arrivée en 2008 a été de désendetter Atos. Nous sommes sans doute le seul de notre secteur à avoir plus que doublé de taille en huit ans, sans nous endetter. Notre chiffre d’affaires et notre effectif ont été multipliés par deux, et notre capitalisation par huit, cela à notre rythme et avec nos moyens. Sans diluer les actionnaires !

Atos était la 8e entreprise de services au numérique en 2015, selon PAC. Où voulez-vous aller ?

Ce type de classement n’a jamais été une fin en soi, même si nous allons sans doute gagner une, voire deux places en 2016 ou si PAC nous classe première entreprise européenne en Europe. La technologie devient un facteur vital de compétitivité. Notre véritable objectif est d’accompagner nos clients dans leur digitalisation, la transformation de leurs business models et la protection de leurs données, devenues trésor de guerre. Atos est idéalement positionné, car nous affichons une croissance à deux chiffres dans le big data et la cybersécurité, où nous sommes leader européen. Nous comptons plus de 5 000 brevets et figurons parmi les trois premiers mondiaux pour les supercalculateurs avec les technologies Bull. Dans nos métiers, la taille est importante, car Atos accompagne ses clients dans le monde. Nous devons leur proposer solutions et infrastructures ad hoc. Jusqu’ici, notre croissance organique était de 1,5 à 2 % par an. Notre prochain plan stratégique à trois ans ira au-delà, y compris via la croissance non organique.

Atos s’est construit par fusions. Quel est votre mode d’intégration ?

Ces dernières années, nous avons dépensé environ 3?milliards d’euros en acquisitions. Ce type de croissance est une donnée de notre industrie. Nous avons sur ce plan des équipes très performantes. Nos processus font qu’ils se sentent à l’aise et que ces acquisitions génèrent plus de valeur, de croissance et de technologie. Cela fait partie de notre savoir-faire. Deuxième spécificité : nous sommes une entreprise technologique qui rassemble des sociétés fondées par des ingénieurs. À mon arrivée, j’ai créé la communauté scientifique d’Atos qui réunit nos meilleurs experts. Scientifique moi-même, je suis passionné par la technologie. Je consacre beaucoup de temps à ma fonction de président de cette communauté scientifique. Atos investit plus de 300?millions d’euros par an en R & D. C’est un facteur d’appropriation puissant.

Dans vos métiers, comment se situe la France dans le monde ?

Très bien. Elle dispose d’ingénieurs de qualité et d’excellentes filières scientifiques. Ce n’est pas pour rien que Cisco investit en France ! Les initiatives prises à Saclay et le rapprochement des grandes écoles adressent un message important. Il nous faut bâtir des Stanford ou Caltech à la française. Les jeunes doivent comprendre que les sciences offrent des parcours exceptionnels. D’ici à trois ans, Atos embauchera plus de 60 000 personnes dont beaucoup en France.

Que vous a apporté et appris le rachat de Siemens SIS en 2011 ?

Cette intégration a été réussie au point de devenir un cas d’espèce étudié dans les business schools. C’est un succès de l’écosystème franco-allemand : en nombre d’ingénieurs, nous pesons l’équivalent d’Airbus. Atos est un partenaire clé du plan allemand Industrie 4.0. Et nous sommes le seul groupe à cumuler un siège à Paris et un à Munich, grâce au statut d’entreprise européenne. Les 30 000 ingénieurs de Siemens SIS se sentent 100 % Atos. La chancelière Merkel cite cet exemple comme modèle de coopération franco-allemande. Enfin, le président de Siemens, qui n’y était pas tenu, a indiqué que Siemens resterait, pour cinq ans minimum, notre principal actionnaire [14 %, ndlr]. Belle marque de confiance !

Devez-vous vous renforcer dans des pays low-cost comme l’Inde ?

Oui, mais sans raisonner ainsi. Le temps n’est plus où les ESN apportaient de la compétitivité à leurs clients par la baisse des salaires et des coûts. Aujourd’hui, cela passe par la proximité avec les métiers, l’apport de technologies et l’automatisation, y compris dans les datacenters. Et aussi la capacité à traiter les données et à offrir de nouveaux horizons.

Enfin, dans la perspective de la future présidentielle, vous soutenez Alain Juppé. Qu’attendez-vous du prochain Président ?

Quand j’étais ministre de l’Économie et des Finances, j’ai mené une politique rigoureuse de désendettement, de retour à l’équilibre des finances publiques et d’excédent budgétaire primaire. La dette atteint 96 % et bientôt 100 % du PIB. L’Allemagne en est à 70 % et sera à 60 % en 2019. Cette différence est mortifère pour la France. Elle met l’Europe en risque. Dès que les taux remonteront, la France sera dans une situation intenable. C’est une question majeure pour le futur président de la République.?