Interview – Thierry Breton (PDG d’Atos Ancien ministre français de l’Economie, des Finances et de l’Industrie de 2005 à 2007) propose la création d’un fonds européen de défense pour que « la dette ne soit plus un fardeau mais un levier ».

Comment s’annonce, selon vous, l’année 2016 sur le plan économique ?

L’année 2016 sera meilleure que 2015. Peut-être un peu moins porteuse que ce que l’on pouvait espérer il y a un an lorsque l’on se projetait, mais il y a des raisons d’être confiants pour nous, Atos, comme pour l’économie en général. D’abord parce que l’investissement dans la technologie est clairement reparti. Il y a non seulement un effet «  rattrapage » mais aussi de nouvelles ambitions des entreprises, qui veulent saisir les opportunités qu’offre la révolution digitale. Sur un plan macroéconomique, nous allons continuer à bénéficier d’un environnement favorable. Le prix du pétrole reste bas, l’euro est compétitif et même si l’on est à un moment d’inversion de cycle pour les taux d’intérêt, ceux-ci restent bas.

Pas trop d’inquiétude à avoir, donc, concernant la France ?

Malheureusement si, car notre pays n’a pas su profiter de la baisse des taux d’intérêt pour réduire son endettement. La baisse des taux nous a, en quelque sorte, anesthésiés, car nous n’avons pas ressenti l’effet dévastateur de la hausse de notre dette. Il y a dix ans, lorsque j’avais poussé un premier cri d’alarme sur le niveau de notre endettement public, la situation était déjà très grave. Elle est désormais catastrophique. Et qu’on ne nous dise pas que tout est la faute de la crise. La crise a frappé tout le monde mais tout le monde n’a pas décroché comme la France. En Allemagne, l’endettement a été maîtrisé à hauteur de 75 % du PIB et le chômage est passé de plus de 9 % à 5 %. L’écart de performance entre les deux piliers de la zone euro ne cesse de se creuser et cela n’est pas seulement dangereux pour l’avenir de l’Union européenne : c’est intenable.

Qu’est-ce qui vous inquiète ?

En dix ans, notre endettement est passé de 1.200 à 2.000 milliards d’euros. C’est un quasi-doublement dans un contexte de croissance molle d’environ 1 % par an en rythme annualisé. J’avais réussi à faire chuter la dette de 65 à 62 % du PIB. Nous sommes désormais à 95 %. Mais comme les taux appliqués aux obligations d’Etat sont passés sur la même période de 4 % à 0,9 %, la charge de nos intérêts est restée stable autour de 45 milliards d’euros par an. C’est trompeur. Nous sommes devenus totalement vulnérables. Que fera le prochain président de la République lorsque les taux finiront par remonter ? S’ils ne revenaient qu’au niveau d’il y a dix ans, la charge des intérêts annuels passerait rapidement de 45 à 100 milliards d’euros ! Pour faire face à une telle situation, il faudrait doubler l’impôt sur le revenu des Français ! Nous nous sommes endettés sans en payer le prix, mais nous devrons un jour payer les conséquences de notre endormissement. La terrible logique mathématique de la dette est enclenchée. Nous avons perdu nos marges de manoeuvre alors qu’il faudrait investir massivement dans la formation, la transition énergétique, le numérique et notre sécurité.

Donc, tout est perdu ?

En politique, il n’y a pas de situation désespérée ; il y a un héritage à assumer et des solutions à trouver. Des solutions qui passent forcément par une approche européenne et une mutualisation des efforts de tous. Le traité de Lisbonne incitait déjà les Etats membres à mettre en oeuvre une politique européenne de sécurité et de défense commune à travers la coopération structurée permanente. L’idée n’est pas nouvelle, elle remonte aux années 1950, à René Pleven. Il est temps de passer aux actes.

Pourquoi lier les questions de dette à la défense ?

Parce qu’une partie importante de la dette européenne provient de l’effort de défense qui, au fil des années, a permis de bâtir un socle de paix en Europe. La défense est au coeur du projet européen. Et si les efforts ne sont pas les mêmes d’un pays à l’autre, ils profitent à tous : c’est le domaine où l’on peut mutualiser par excellence. J’ajoute qu’il ne peut y avoir de monnaie sans défense. Dans toute l’histoire des monnaies, la monnaie et la défense sont des éléments de souveraineté indissociables sur le long terme. D’où l’idée de pousser la réflexion plus loin avec la création d’un fonds européen de défense qui permettrait à la zone euro de faire un pas historique dans son intégration et pour sa sécurité ; tout en préservant les souverainetés nationales à travers un mécanisme de gouvernance approprié. L’Europe, stratégiquement, est de plus en plus seule face à son destin : les Etats-Unis se désengagent car ils ont d’autres priorités, les menaces augmentent, les périls sont là et la demande de sécurité et de défense des citoyens européens n’a jamais été aussi forte. Or que voyons-nous ? L’Europe est la seule région du monde où, depuis dix ans, les dépenses militaires ont baissé de 9 % ! Alors qu’elles ont bondi de 167 % en Chine, de 97 % en Russie, de 112 % en Arabie saoudite, de 39 % en Inde etc. L’Europe doit impérativement relever la garde. Or ses Etats sont surendettés et n’ont plus de marge de manoeuvre.

Comment faire ?

L’idée que je suggère est de créer un fonds européen de défense, un peu à la manière du mécanisme européen de stabilité mis au point pour faire face à la crise de la dette de la zone euro. Le mécanisme serait le suivant : le fonds aurait vocation à refinancer l’ensemble des dettes des pays de la zone euro consacrées à la défense. Si on regarde combien chaque pays a dépensé pour sa défense depuis son entrée dans la monnaie unique, la France arrive en tête avec 720 milliards d’euros, puis viennent l’Allemagne (560 milliards), l’Espagne (200 milliards) etc. Si on retire de la dette de chacun de ces pays la part qui relève de la défense, la dette de la France revient de 95 % à 61 % du PIB, celle de l’Allemagne est ramenée à 55 %, celle de l’Espagne à 79 % etc. La convergence est de nouveau à portée de main.

Quel serait l’intérêt de transférer ces dettes dans un fonds européen ?

Il s’agirait de reprofiler la dette de l’ensemble des pays de la zone euro à un moment où ils font face à un défi stratégique majeur. Ce fonds que j’appellerais mécanisme européen de sécurité et de défense émettrait des obligations à très long terme, de 50 ans par exemple. Ces liquidités lui permettraient de reprendre la dette-défense des Etats qui, depuis la création de l’euro, s’élève au total à environ 2.300 milliards. Le fonds, dont la signature serait garantie par les Etats, émettrait donc des obligations de long terme pour ce montant afin de reprendre à sa charge cet énorme paquet de dette. Ce mécanisme permettrait de remettre à zéro la dette de défense des Etats. Le fonds serait financé par un transfert de ressources fiscales des Etats équivalent à 2 points de TVA qui permettrait de garantir sa signature AAA, de payer les intérêts de la dette et de financer chaque année la moitié des dépenses de défense des pays concernés. Sur ce point, il est indispensable que chacun garde la maîtrise de ses dépenses de souveraineté spécifiques. Le reste – à peu près la moitié – étant mutualisé au niveau européen. Bien entendu, chaque Etat aura toute liberté d’augmenter ou non sa TVA. Pour la France, je recommanderais de baisser les dépenses publiques au prorata des 2 points de TVA. Nous avons largement les marges de manoeuvre pour le faire. Enfin, pour rembourser le capital, serait affecté à ce fonds 1 point supplémentaire de TVA dans dix ans sur le reste de la période. Avec ce mécanisme, le fonds reprendrait donc la totalité de la dette-défense des Etats, mais aussi la moitié de leurs dépenses annuelles de sécurité ; le tout sortant de la logique maastrichtienne.

Pourquoi les autres pays européens, surtout l’Allemagne, accepteraient-ils un tel mécanisme de mutualisation profitant d’abord à la France ?

Parce que l’enjeu est stratégique pour tout le monde. La crainte majeure de Berlin est que la situation d’endettement de la France devienne intenable en cas de remontée des taux d’intérêt, ce qui ne manquera pas d’arriver dans la décennie qui vient. La construction européenne repose sur un équilibre au sein du couple franco-allemand. Si nos situations divergent trop, l’Europe finira par imploser. Notre intérêt commun, c’est de rapprocher rapidement, pas en trente ans, nos positions budgétaires afin de consolider un socle européen. Nous avons une monnaie commune, il nous faut maintenant une défense et une sécurité communes. L’un ne peut fonctionner durablement sans l’autre. C’est le défi historique de la génération qui vient.

Les responsables politiques vous semblent-ils réellement réceptifs à de telles propositions ?

Soyons confiants, c’est dans des périodes comme celle-là que l’Histoire donne l’occasion aux grands hommes d’Etat d’émerger : des de Gaulle, Churchill, Adenauer… Nous sommes au coeur d’une période où notre destin peut basculer. Jamais, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Europe n’a été à ce point chahutée. Si nous ne reprenons pas en main notre destin, nous resterons prisonniers d’une dette qui nous tire vers le fond et nous empêche de nous projeter vers l’avenir. Nous pouvons agir et redistribuer les cartes en faisant en sorte que la dette ne soit plus un fardeau mais devienne un levier.