Tout au long de sa car­rière à la tête de Thom­son et de France Té­lé­com, puis comme mi­nistre de l’Eco­no­mie, Thierry Breton s’est tou­jours pas­sionné pour les tech­no­lo­gies et les bou­le­ver­se­ments qu’elles en­gendrent. Au­jour­d’hui PDG d’Atos, il nous livre sa ré­flexion sur la« vague ver­ti­gi­neuse »d’In­ter­net et sa vi­sion des mé­tiers à naître.
Challenges. Com­ment qua­li­fier la ré­vo­lu­tion d’In­ter­net dans la so­ciété ?
Thierry Breton. C’est une ré­vo­lu­tion de l’in­for­ma­tion, de la connais­sance et du tra­vail. Etre connecté les uns aux autres en per­ma­nence dans un monde sans li­mites bou­le­verse notre vie pro­fes­sion­nelle et per­son­nelle. Dé­sor­mais, l’hu­ma­nité gé­nère tous les deux ans au­tant d’in­for­ma­tions qu’elle en a créé au­pa­ra­vant de­puis la nuit des temps ! Cela si­gni­fie que le vo­lume d’in­for­ma­tions double tous les deux ans, et que tout est sto­cké et ac­ces­sible. Nous sommes dans ce bas­cu­le­ment, dans la tran­si­tion entre un monde qui finit et un autre qui naît qua­si­ment sans li­mites. Cela crée un foi­son­ne­ment ex­tra­or­di­naire. Dans un en­vi­ron­ne­ment où la crois­sance stagne à 1 %, c’est une
vague ver­ti­gi­neuse, à la fois por­teuse et pro­met­teuse, un vé­ri­table gi­se­ment de crois­sance.
Et les en­tre­prises, com­ment ac­cueillent-elles ce bou­le­ver­se­ment ?
A Atos, c’est notre réa­lité quo­ti­dienne. Nous re­cru­tons chaque année 10 000 jeunes. Ces jeunes ont une ap­pro­pria­tion de l’es­pace et de leur vie so­ciale dif­fé­rente, ce qui mo­di­fie pro­fon­dé­ment l’or­ga­ni­sa­tion du tra­vail. C’est à eux que nous avons d’ailleurs confié, il y a deux ans, l’amé­na­ge­ment de notre nou­veau siège à Be­zons, de l’autre côté de la Dé­fense : notre cam­pus compte pas moins de 300 salles de réunion de tailles dif­fé­rentes ac­cueillant des groupes de tra­vail qui se font et se dé­font. As­so­cié au té­lé­tra­vail, cela per­met à cha­cun d’or­ga­ni­ser son tra­vail et son temps de ma­nière beau­coup plus souple.
Com­ment de­ve­nir ac­teur de cette ré­vo­lu­tion ?
Dans ce nou­veau monde sans li­mites, chaque en­tre­prise, chaque in­di­vidu peut oc­cu­per un es­pace pour y créer de la va­leur éco­no­mique ou so­ciale. Il y a au­jour­d’hui 1,4 mil­liard de smart­phones sur la pla­nète. Il y en aura 4 mil­liards dans trois ans. Cha­cun de­vient à la fois créa­teur et consom­ma­teur d’in­for­ma­tions. De nou­velles ar­chi­tec­tures tech­niques et lo­giques se font jour, qui rendent né­ces­saire la for­ma­tion de nou­veaux types d’ar­chi­tectes. A la clé, un nombre in­croyable de nou­veaux mé­tiers à forte va­leur ajou­tée dans le de­sign, l’er­go­no­mie, le data mi­ning, l’in­tel­li­gence édi­to­riale, l’ani­ma­tion des com­mu­nau­tés…
Challenges. Que change le cloud ?
Thierry Breton. Grâce à ces nou­velles tech­no­lo­gies, au cloud et à la mon­dia­li­sa­tion, il n’y a plus la même unité de lieu, d’es­pace et de temps dans les car­rières et les em­plois de cha­cun. Au­pa­ra­vant, l’em­ploi à vie était exercé le plus sou­vent dans un seul ter­ri­toire, avec une seule en­tre­prise, et bâti au­tour d’une com­pé­tence ac­quise une fois pour toutes. Dé­sor­mais, cette tri­lo­gie de l’em­ploi a ex­plosé : forte mo­bi­lité géo­gra­phique, par­cours au ser­vice de mul­tiples em­ployeurs, y com­pris soi-même, et em­ploya­bi­lité re­po­sant sur l’adap­ta­tion constante des com­pé­tences de­viennent la règle.
L’or­ga­ni­sa­tion des en­tre­prises est-elle re­pen­sée ?
Oui. Il y a aussi une ré­vo­lu­tion dans les com­por­te­ments, l’or­ga­ni­sa­tion, la créa­tion, et donc dans la to­po­gra­phie des mé­tiers. Evi­dem­ment, la ligne hié­rar­chique hé­ri­tée du tay­lo­risme est bou­le­ver­sée par un fonc­tion­ne­ment en ré­seau par pro­jet ou par com­pé­tence. On voit naître des com­mu­nau­tés au sein de l’en­tre­prise, réunies en fonc­tion d’ob­jec­tifs ou d’in­té­rêts com­muns.
Ces nou­veaux mé­tiers en dé­truisent-ils d’autres, comme le veut la théo­rie schum­pé­té­rienne ?
Je ne le crois pas. Ces ac­ti­vi­tés créa­trices d’em­plois s’ajoutent à d’autres. Dans une des plus grandes so­cié­tés mon­diales de pro­duits de consom­ma­tion, Atos a monté des ré­seaux so­ciaux au­tour de ses marques et de ses pro­duits avec des com­mu­nau­tés de consom­ma­teurs qui échangent ex­pé­riences et sa­voirs. Jus­qu’à pré­sent, ces échanges créa­tifs échap­paient à l’en­tre­prise. Main­te­nant, ils sont un fac­teur de crois­sance nou­velle. Au­tant de nou­veaux ser­vices, de nou­veaux mé­tiers.
Dans le quo­ti­dien d’Atos, qu’est-ce qui a changé ?
Nous sommes la pre­mière en­tre­prise à avoir lancé un pro­gramme zéro e-mails in­ternes, en dé­ve­lop­pant de nou­veaux modes de tra­vail au­tour de ré­seaux so­ciaux par com­mu­nau­tés pro­fes­sion­nelles et de su­jets trans­verses clai­re­ment iden­ti­fiés. Les e-mails in­ternes oc­cupent les sa­la­riés du groupe jus­qu’à dix-sept heures par se­maine, sou­vent le soir ou le week-end, et sou­vent in­uti­le­ment ! C’est parce que nous croyons à cette nou­velle or­ga­ni­sa­tion que nous avons ra­cheté l’an der­nier blue­Kiwi, un des spé­cia­listes eu­ro­péens des ré­seaux so­ciaux d’en­tre­prises.
Mais à force de faire des groupes trans­verses, ne perd-on pas au­tant de temps ?
Cela im­plique une vraie dis­ci­pline, un ap­pren­tis­sage pour maî­tri­ser un en­vi­ron­ne­ment in­for­ma­tion­nel non plus struc­turé par de l’in­for­ma­tion que l’on re­çoit, mais en fonc­tion de prio­ri­tés que l’on dé­fi­nit a priori. Il faut ap­prendre à être sé­lec­tif, se li­mi­ter à par­ti­ci­per aux quelques com­mu­nau­tés qui agrègent vos tâches et centres d’in­té­rêt prin­ci­paux, et rythment votre ac­ti­vité.
Quels sont les pro­fils dont vous avez be­soin pour mener cette ré­vo­lu­tion ?
Dans nos mé­tiers, un cur­sus uni­ver­si­taire d’au moins quatre ans consti­tue un atout. Nous cher­chons des pro­fes­sion­nels mo­biles, flexibles, ca­pables de se re­mettre en cause, et d’être tou­jours en ca­pa­cité de pro­gres­ser par eux-mêmes ou par les autres. Lorsque je re­crute un jeune, je ne com­mence pas par lui de­man­der quelle est sa for­ma­tion, mais plu­tôt qu’il me parle de sa pas­sion, s’il en a une et quelle qu’elle soit.
Com­ment faire éclore ces nou­veaux mé­tiers en France ?
Toutes ces ac­ti­vi­tés nou­velles de di­gi­ta­li­sa­tion, de vir­tua­li­sa­tion, de ré­seaux né­ces­sitent d’énormes res­sources. On voit d’ailleurs les pays émer­gents, comme la Chine ou l’Inde, s’y pré­ci­pi­ter : ils forment plus de 1 mil­lion d’in­gé­nieurs par an ! La France doit at­ti­rer ces ta­lents. Elle doit sur­tout re­don­ner le goût des études scien­ti­fiques aux jeunes. Pen­dant des dé­cen­nies, notre pays a su for­mer de très grands in­gé­nieurs, mais, de­puis une quin­zaine d’an­nées, leurs com­pé­tences ont été ac­ca­pa­rées par la fi­nance. La crise les ra­mène à des mé­tiers plus tech­niques, tech­no­lo­giques, et c’est tant mieux, car nous avons be­soin de grands ma­thé­ma­ti­ciens, de grands phy­si­ciens, de grands in­gé­nieurs pour ac­com­pa­gner cette ré­vo­lu­tion.
Par­ta­gez-vous la crainte que la France ne soit pas assez « Web in­ten­sive » ?
Je crains que nous ne pre­nions du re­tard. Au début de l’ère au­to­mo­bile, des opé­ra­teurs pri­vés se sont char­gés de construire les vé­hi­cules, et l’Etat a in­vesti dans la construc­tion des routes. Au­jour­d’hui, la puis­sance pu­blique doit trou­ver les moyens de fi­nan­cer les in­fra­struc­tures pour trans­por­ter de plus en plus vite des don­nées de plus en plus nom­breuses.
L’Eu­rope a-t-elle une carte à jouer dans cette ré­vo­lu­tion nu­mé­rique ?
Atos est, par son sta­tut, une so­ciété eu­ro­péenne. Notre pre­mier mar­ché est l’Al­le­magne, sui­vie du Royaume-Uni puis de la France. Il est né­ces­saire de créer une flui­dité entre les pays, afin de pri­vi­lé­gier la mo­bi­lité des ta­lents en fa­vo­ri­sant la por­ta­bi­lité so­ciale. Il est dé­so­lant de voir que, dans un même es­pace éco­no­mique, le chô­mage est très bas outre-Rhin, avec des pé­nu­ries d’in­gé­nieurs, alors qu’il ap­proche 25 % en Es­pagne. Ces dés­équi­libres de­vront dis­pa­raître en har­mo­ni­sant le droit so­cial eu­ro­péen. C’est un pro­jet que nous ai­me­rions por­ter et voir por­ter par les di­ri­geants po­li­tiques à l’ave­nirCrédit photo : B. Levy pour Challenges